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La théorie économique à l'épreuve de la pratique du commerce international

La théorie économique  

à l’épreuve de la pratique du commerce international

 

 

 

 

 

 

Voilà un demi-siècle que le système « capita-liste » (cette langue de bois n’est plus de mise), le système d’économie libérale donc, est en crise. Malgré toutes les tentatives, toutes les théories issues de combinaisons diverses, on en est arrivé à ressortir les vieilles recettes de l’économie classique qui reposent sur le principe sacro-saint du « laisser faire » et du « laisser passer » en matière du commerce international, en les mettant au goût du jour.

 

Sur le plan de la politique intérieure des nations, on en est arrivé à remettre en cause la trop grande intervention de l’état. La théorie keynésienne est morte.  Quand elle avait servi à donner le second souffle à l’économie libérale, dans les années 30, on avait crié en chœurs : « marx  est mort ! Vive keynes ».

 

Pour sortir de la grande dépression économique qui avait secoué tout le système capitaliste dans les années 30, il a fallu recourir aux mesures préconisées par l’économiste John Maynard Keynes. Ce dernier, dans son diagnostic des causes de l’effondrement de l’économie, avait situé le mal au niveau de l’insuffisance de la demande globale.

 

Ce fut le glas des théories économiques basées sur l’offre qui suscite la demande et qui cependant continue d’inspirer les différents programmes d’ajustement du FMI dans les pays en transition vers l’économie de marché.

 

Aujourd’hui Keynes a été rangé dans les placards et l’on ressuscite  le père Adam Smith et autres Malthus, théoriciens de  la « main invisible » — qui assure l’harmonie sociale par le libre jeu des mécanismes du marché — et de « principes de population » (restriction des naissances, planification familiale, etc.).

 

Dans le domaine des échanges internationaux, la « vieille » théorie économique ne prône pas seulement la libre circulation des capitaux, phénomène marquant de notre époque. À côté de la libre circulation des capitaux, elle mentionne, comme proposition complémentaire, la libre circulation du Travail.

 

Aussi, est-on en droit de penser que pour les pays non industrialisés, l’émigration de leur main d’œuvre est une forme de délocalisation (« délocalisation domestique »)

 

Contre cette « délocalisation » les pays de l’UE ont initié des politiques de restriction  au milieu des années 80 :Cf. les différents traités : Convention de Schengen (1985), Traité de Maastricht (1992), Traité d’Amsterdam (1997).

 

Ce n’est là qu’un des aspects, que nous nous proposons d’examiner, où la théorie divorce d’avec la pratique.

 

  Que dit la théorie économique ?

 

 De la théorie de l’avantage absolu  à celle de l’avantage comparatif

 

 La vieille théorie économique a toujours prôné la libre circulation des capitaux. Elle voit dans cette libre circulation, la garantie d’une stabilité et d’une croissance certaines de l’économie mondiale, c’est-à-dire  du capitalisme, ce qui serait profitable à tous les pays dotés ou non en facteurs de production.

 

C’est en 1776, que l’économiste écossais, Adam Smith, dans la Richesse des nations a formalisé la première théorie économique d’ensemble favorable à l’échange. En s’interrogeant sur les fondements du commerce, sur le pourquoi des échanges, et sur l’intérêt pour les nations de commercer, Smith élabora la théorie dite de l’« avantage absolu ».

 

C’est en ces termes qu’il s’exprimait :

 

 «  Si un pays étranger peut nous fournir une marchandise à un meilleur marché que nous ne sommes en état de l’établir nous-mêmes, il vaut bien mieux que nous la lui achetions avec quelque partie du produit de notre propre industrie, employée dans  le genre dans lequel nous avons quelque avantage. L’industrie générale du pays étant  toujours en proportion du capital qui le met en œuvre, elle ne sera pas diminuée pour cela, pas plus que ne l’est celle des artisans dont nous venons de parler ; seulement, ce sera à elle à chercher la manière dont elle peut être employée à son plus grand avantage quand elle est dirigée ainsi vers un objet qu’elle pourrait acheter à meilleur compte qu’elle ne pourra le fabriquer. »(Adam Smith : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. » 

 

Pour A. Smith, fondateur de l’économie classique, l’échange devrait porter sur les marchandises dont le coût de production serait absolument inférieur à celui des autres pays.

 C’est la « loi des avantages absolus » qui établit une spécialisation  des pays dotés inéga-lement par la nature.

  Cela économise des dépenses inutiles lorsqu’on peut se procurer moins cher à l’étranger ce que l’on ne peut qu’avec plus d’effort chez soi.

 Pris à la lettre, les pays en transition vers l’économie de marché, dans cette division internationale du travail, devraient s’abstenir de développer leur industrie, et s’en remettre au commerce international qui leur permet d’acquérir ce dont ils ont besoins à moindre coût.

  David Ricardo, partisan lui aussi du libre échange, développera, cette idée en la relativisant et en l’étendant au principe plus général de l'avantage comparatif.

 

La théorie de l’ « avantage absolu » ne prenait pas en compte le cas de pays ne disposant d’aucun avantage absolu et ne pouvant par conséquent prendre part à l’échange mondial.

 Ricardo entreprendra de surmonter cette difficulté.

 Selon lui, chaque pays devrait se spécialiser dans la fabrication d’articles dont le coût relatif est inférieur, même si la valeur absolue de la marchandise est supérieure à celle d’un autre pays.

 L’échange international sera profitable aux deux pays même si l’un d’entre eux est plus efficace dans tous les domaines.

 L’efficacité relative détermine la spécialisation.

 Ainsi quand bien même les États-Unis auraient l’avantage comparatif par rapport au Burkina Faso, dans la fabrication des machines agricoles et la production du coton, dans l’intérêt du commerce international, ils devraient se spécialiser dans la production des machines en abandonnant au Burkina Faso l’activité de production du coton.

 

 
 Le théorème HOS

 

 La version moderne de la théorie ricardienne a été élaborée par les économistes suédois, Elie Heckscher (1919) et Bertil Ohlin (1889-1979),  l’économiste anglais, Alfred Marshall (1842-1924) et l’économiste américain P. Samuelson (1948).

 Tous ces économistes entreprirent d’abord de vider la théorie ricardienne de sa véritable substance, la valeur travail (qui fait reposer les coûts comparatifs sur l’offre), en s’appuyant sur le postulat de « l’équilibre général » (par le fait de la loi de « l’harmonie préétablie » ou de la « malicieuse providence »), s’établissant spontanément entre le volume de la production et la demande solvable. Désormais, disent-ils le principe des coûts comparatifs ne suffit plus à lui seul à expliquer le commerce international. Celui-ci dépend non seulement de l’offre, mais aussi des « conditions de la demande », c’est-à-dire en fonction des goûts des consommateurs (Ohlin).

 Contre la théorie de la valeur travail, ils soutiennent que les coûts de production  et les prix des marchandises coïncident, car l’intérêt ou le profit que procure le capital, de même que la rente foncière sont considérés  comme prix de ces facteurs et  forment au même titre que les salaires le coût de production, donc aussi le prix des marchandises.  

 La différence des coûts comparatifs entre pays s’expliquerait donc par deux raisons : premièrement, par les prix différents des facteurs de production (travail, terre et capital) en rapport avant tout avec la présence de ces facteurs; deuxièmement, par les proportions dans lesquelles les différents facteurs participent à la production des marchandises. 

 D’où le Théorème HOS (Hecksher-Ohlin-Samuelson), qui établit que les différentes dotations en facteurs de production entre les nations (beaucoup de capital et peut de travail chez les unes, beaucoup de travail et peu de capital chez les autres) créent la nécessité d’une spécialisation de chaque nation dans le type de production qui utilise le facteur dont elle est relativement le plus dotée.

 C’est par cette division international du travail (spécialisation dans la production) que le commerce international sera avantageux à tous ceux qui y participent, puisque les ressources de tous les pays étant utilisées de la manière la plus efficace,  chaque pays acquerra avec un minimum de frais plus de marchandises qu’il n’en saurait fabriquer.

De l’avis de Eli Hecksher, si les facteurs de production sont les mêmes pour deux pays, ceux-ci n’ont aucun avantage  à commercer.

 Bertil Ohlin, quant à lui, soutient que même si les facteurs de production sont identiques, dans la mesure où les conditions différentes de la demande entraînent des prix relatifs différents,  il se  crée une base d’échanges.

 Le professeur Samuelson (prix Nobel de sciences économiques en 1970) écrira :

 

 « Le commerce sans entraves favorise une division internationale du travail réciproquement avantageuse, augmente considérablement le produit potentiel national réel de tous les pays et rend possible une élévation du niveau de vie à l’échelle globale » (P. Samuelson : Eonomics. An introductory analysis, p.173)

 

 Selon donc la théorie moderne, les différentes conditions de la production dans les différents pays déterminent le commerce international. Et la meilleure façon de niveler les conditions économiques des différents pays est d’encourager un déplacement des facteurs de production d’un pays à l’autre, sous forme d’exportation de capitaux  et de migration de la main-d’œuvre.

 La théorie économique accentue le « désavantage économique »  de départ des pays sous industrialisés.

  La modélisation mathématique d’une telle théorie, donne une belle architecture fascinante pour ceux qui sont initiés, mais demeure ésotérique pour les profanes. Elle mystifie.

 Et c’est fort de cela que le professeur Samuelson a pu écrire que:

 

« Si, telles de jeunes filles, les théories pouvaient remporter des concours de beauté, celle du commerce extérieur serait incontestablement très bien cotée, car elle est  une théorie harmonieuse et logique. »

 

 Le théorème d’Hecksher-Ohlin suggère que les pays sous-développés ont intérêt à commercer avec l’étranger et à se spécialiser dans le type de production qui incorpore le facteur qu’ils ont le plus en abondance, c’est-à-dire dans des production qui nécessitent peu de capitaux et beaucoup de travail (agriculture, artisanat, industrie légère).Conséquemment, le théorème se prononce en faveur des productions à fort coefficient en travail non qualifié.

 Deux possibilités s’offrent ainsi aux pays industrialisés à forte intensité en capital, détenteurs de capitaux et dont le coût de la main d’œuvre est élevé : ou bien ils abandonnent aux pays agricoles (les république cotonnières) comme le Burkina Faso, les industries à faible intensité  en capital et forte intensité en travail, par la délocalisation, ou bien ils font venir  chez eux la main d’œuvre bon marché.

 C’est d’ailleurs pour cette dernière solution qu’optèrent les pays européens aux lendemains de la seconde Guerre mondiale.

 Mais aujourd’hui, leur croissance étant assurée, ils cherchent à se débarrasser de cette immigration étrangère, tout au moins à la freiner, par des mesures protectionnistes entravant la libre circulation de la main d’œuvre si fonda-mentale à la cohérence de leurs théories.

 Et c’est en cela que la Théorème HOS leur est d’un bon secours.

 Conscients que la condition de la mobilité par-faite des facteurs de production, sous forme d’exportation de capitaux et de migration de la main-d’œuvre, ne peut être réalisée, à cause de ces divers obstacles, les idéologues à la solde du Capital, complètent leur théorie par la nécessité du mouvement des marchandises, c’est-à-dire en faisant l’apologie du commerce international.

 Ils soutiennent que la circulation des marchandises fait augmenter la demande de facteurs de production excédentaire dans le pays qui les produits, en faisant monter leur prix. En outre elle fait diminuer la demande de facteurs de production  dont ledit pays manque et par conséquent leur prix (puisque les marchandises correspondantes sont importées en quantités de plus en plus considérables).

 Ainsi, disent-ils, par le commerce international on parviendra au nivellement de la rareté relative des facteurs de production  entre pays. Les coûts comparatifs seront dès lors  identiques sur le plan international pour n’importe quelle marchandise.

  De telles théorisations cachent mal les intérêts qu’elles ont pour mission de défendre.

 Elles ont contribué et contribuent toujours à accentuer le « désavantage économique » de départ des pays sous industrialisés.

 Comme, on l’a dit, c’est Keynes qui ruinera les fondements de cette théorie de l’équilibre, entraînant son abandon momentané.

  On connaît la réflexion faite par Marx sur la science économique jusqu’à son époque. Il écrivait :

   « Au fond, cette science n’a plus progressé depuis A. Smith et D. Ricardo, malgré tout ce qui a été fait dans les études isolées, souvent ultra-délicates. » (in. Contribution à la critique de l’économie politique ».                                                                       

« ..j’entends par économie politique classique toute économie qui, à partir de William Petty, cherche à pénétrer l’ensemble réel et intime des rapports de production dans la société bourgeoise, par opposition à l’économie vulgaire qui se contente des apparences, rumine sans cesse pour son propre besoin et pour la vulgarisation des plus grossiers phénomènes les matériaux déjà élaborés par ses prédécesseurs, et se borne à ériger pédantesquement en système et à proclamer comme vérités éternelles les illusions dont le bourgeois aime à peupler son monde à lui, le meilleur des mondes possibles » (Marx. Le Capital. LI, TI, Éditions Sociales, Paris. 1975, p. 83 en notes.)

 

  On peut appliquer cette réflexion à l’économie contemporaine : Depuis Marx, elle n’a pas progressé d’un iota.

 A l’opposé de ses prédécesseurs, Keynes n’a pas considéré Marx comme un « chien crevé ». Il ne s’est pas haussé les épaules en considérant les analyses de Marx.

 Mais en prenant en compte les analyses de Marx, Il a tenté d’amender le système capitaliste afin de le préserver de la catastrophe imminente, toute chose restant égale par ailleurs (« clause ceteris paribus »). Les choses devant évoluer tel que l’a décrit Marx, le système capitaliste courait infailliblement à son effondrement.

 Aujourd’hui, les économistes au service du Capital, ne font que piller Marx de diverses manières, sans jamais le citer.

 

 Que révèle la pratique de tous les jours  du commerce international ?

  Le tableau réel du commerce international capitaliste est loin de ce que professe la théorie.

 Dans la pratique de tous les jours, la théorie  du commerce international, si harmonieuse et si logique, qui est « le nectar dont l’économie politique s’enivre », ne sert qu’à accroître le désavantage économique des potentialités de développement des pays pauvres, des pays qui se trouvent aux toutes premières phases du développement, c’est-à-dire à la transition vers l’institution généralisée de  l’économie de marché.

 Ils sont transformés en arrière pays du monde globalisé.

 Ce processus de ruralisation des pays sous-industrialisés, n’a pas commencé avec le leitmotiv de mondialisation, concept passe-partout pour expliquer un processus vieux né avec l’extension du capitalisme.

 Décrivant la domination de la Grande-Bretagne, sur l’Inde colonisée, Marx traçait déjà les grandes lignes de cette évolution : 

 

« C’est ainsi que l’Inde a été contrainte de produire du coton, de la laine, du chanvre, de l’indigo, etc., pour la Grande-Bretagne... Une nouvelle division internationale du travail, imposée par les sièges principaux de la grande industrie, convertit de cette façon une partie du globe en champ de production agricole pour l’autre partie, qui devient par excellence le champ de production industrielle » (K. Marx. Le Capital. L. I, t. II, Éditions sociales, Paris..1973,  pp. 131-132)

 

Même pour le lecteur non rompu aux problèmes de l’économie politique, le tableau réel du commerce international capitaliste est loin de ce que professe la théorie.

 Très tôt l’économiste W. Leontief, par ses recherches statistiques avait aboutit à des constats déroutants. Son tableau d'échanges interindustriels (entrées-sorties) lui vaut le prix Nobel de sciences économiques en 1973.

 On a toujours con-sidéré que le capital est abondant aux États-Unis, qu’il y est relativement bon marché surtout en comparaison de la main-d’œuvre coûteuse. Mais comme Leontief s’en est rendu compte, les USA exportent surtout des articles exigeant beaucoup de main-d’œuvre alors qu’ils importent lorsqu’il s’agit de l’importation des marchandises qui concurrencent la production nationale, des produits qui exigent d’importants capitaux, ce qui est en contradiction avec le principe de la théorie des coûts comparatifs.

 Par contre  dans le constat qui a été fait en ce qui concerne le Canada, dans ses relations d’échanges avec les USA, il s’est avéré que les produits qui exigent d’importants capitaux pré-dominent dans les exportations du Canada et que les produits qui exigent beaucoup de travail dominent ses importations.

 C’est le même constat effectué par l’économiste d’origine indienne Bharadwaj, en analysant la structure du commerce entre l’Inde et les USA : les exportations  de l’Inde vers les USA exigent d’importants capitaux, tandis que ses importations en provenance des USA contiennent beau-coup de travail.

 Pour un pays comme le Japon, réputé à l’époque pour le bon marché de sa main-d’œuvre, les économistes japonais Tatemoto et Ichimura, ont fait ressortir de leur analyse de la structure du commerce extérieur de ce pays, que les marchandises à forte teneur de capital prédominaient dans ses exportations, alors que les produits à forte teneur de travail dominaient dans ses importations.

 Tout cela dévoile l’inconsistance de cette théorie et montre que la structure du commerce international est régie par des règles tout à fait opposées à celles de la théorie traditionnelle, telle qu’enseignée dans les Universités où nous avons été formés.

   La mise en pratique de cette théorie, sert à accroître le « désavantage économique » du développement industriel des pays sous-développés, sous le rapport capitaliste, cela s’entend !.

  La vielle théorie économique prônait la libre circulation des marchandises en préconisant la suppression des barrières douanières et les mesures diverses de protections des marchés nationaux.

 Mais la politique des pays industrialisés en matière de commerce international est en contradiction flagrante avec les principes édictés.

 La plupart des branches de l’agriculture dans ces pays, sont inefficace du point de vue économique (sous le rapport non seulement des coût comparatif mais aussi des coût absolus, le coût de production de la plupart des denrées agricoles y étant élevé)  et ne peuvent par conséquent supporter la concurrence avec celles des pays agricoles pauvres, dans un marché ouvert. Les produits provenant de ces derniers pays, même en y incorporant les coûts de transport, sont meilleur marché.

 Mais par des subventions de l’État et le protectionnisme agraire, les pays placés en position de puissance soutiennent les groupes monopolistes et érigent de nombreux obstacles aux importations des produits agricoles des pays pauvres.

 Si le marché était ouvert, les pays sous-développés pouvaient considérablement accroître la production de leurs denrées. Mais, ces pays se voient pénalisés, et avec eux, les populations des pays développés qui achètent aux prix forts les produits d’alimentation.

 L’hypocrisie et le cynisme des pays occidentaux entachent les relations au sein de l’OMC.

 Même le paysan de Bagassi, en considérant sa situation en tant que producteur de coton, peut aisément se rendre compte des mensonges et des vices de ces théories sophistiquées à souhait, si on lui en fait un exposé clair.

 Mêmes nos dirigeants se sont armés de courage pour oser dénoncer l’injustice qui règne dans le commerce international. Toujours en retard d’une bataille, ils ont entrepris de dénoncer le fait que les États-Unis protègent leurs producteurs de  coton non seulement par des taxes d’importations mais aussi exportent leur coton à coup de subventions de l’État.

 Ils se sont enfin rendus à l’évidence de l’opportunité économique d’un traitement primaire des matières premières agricoles et minérales que leurs pays produisent. C’est pourquoi des efforts sont entrepris dans ce sens.

 A la suite d’un tel traitement, le poids des marchandises diminue dans beaucoup de cas, ce qui réduit les frais de transport.

 Mais c’est sans compter avec la politique des multinationales,  aidées en cela par les États industriels qui érigent des tarifs douaniers de façon à stimuler l’importation des matières premières de base bon marché en provenance des pays sous-développés et à entraver l’importation des produits fabriqués avec ces matières premières. Pendant que les droits de douane portant sur les matières premières sont peu élevés dans les pays capitalistes industrialisés, et que ces matières bénéficient parfois même à l’entrée  d’une franchise, les produits semi-ouvrés ou finis, fabriqués avec ces mêmes matières sont frappés de taxes beaucoup plus élevés.

 C’est ainsi que les pays de l’Union européenne importent le coton en franchise et sans restrictions quelles qu’elles soient. Par contre les cotonnades provenant de la Chine n’ont pratiquement pas accès au marché européen, la taxe d’importation étant de 20%. En outre, l’Europe et les USA ont prohibé l’importation des tissus en sus d’un contingentement strictement limité.

 En achetant dans les pays sous-développés le coton bon marché, les sociétés occidentales le traitent et le vendent avantageusement même à l’étranger.

  Dans leur cynisme et leur hypocrisie, ce ne sont pas les arguments qui manquent aux pays industrialisés.

 Ils invoquent l’argument des bas salaires dans les pays sous-développés pour justifier les mesures protectionnistes.

 Or, ne pouvant pas écouler leur production, les travailleurs de ces pays seront privés même de ce bas salaires.

 En outre, du point de la théorie qu’ils enseignent dans leurs universités, l’élément qui détermine en premier lieu le niveau bas ou élevé du coût de production (matières premières bon marché, technique perfectionnée, bas salaires) est parfaitement indifférent (ne rentre pas en ligne de compte), puisqu’ils soutiennent, se levant contre la théorie de la valeur travail, que le travail (donc les salaires) ne serait qu’un des facteurs de la valeur de la marchandise.

 Les bas salaires sont qualifiés d’atteinte aux principes du commerce international

 On voit donc, que les théoriciens économistes des pays occidentaux modifient à leurs guises, leurs conclusions théoriques en fonctions des intérêts de leurs pays.

 Lorsqu’elle s’accorde avec leurs intérêts, la théorie des coûts comparatifs devient un puissant moyen aux mains des puissances occidentales, pour justifier la politique économique à imposer aux pays en voie de développement; dans le cas contraire, cette même théorie est reléguée dans les oubliettes et remplacées par d’autres arguments théoriques devant justifier la politique commerciale expansionniste soumise dit-on aux nécessités de la mondialisation.

 Ce qui nous fait penser à ce qu'écrivait Marx en son temps à propos de la Haute Église d’Angleterre :

 

«...[elle ] pardonnera bien plus facilement une attaque contre trente-huit de ses trente-neuf articles de foi que contre un trente-neuvième de ses revenus. »

 

 Que les pays occidentaux modifient leurs théories économiques en fonctions de leurs intérêts du moment, c’est ce que l’histoire n’a cessé de  nous enseigner.

 L’histoire du XVIIe siècle est riche d’exemples de politiques de défense de marchés intérieurs, qu’il convient d’illustrer par des exemples, en ces jours ou l’oubli est la chose la mieux partagée.

 Le développement du capitalisme n’a pas commencé au même moment dans les puissances européennes. Mais à chaque fois, lorsqu’un pays estimait avoir atteint un niveau de développement appréciable, il trouvait dans l’économie des autres pays une entrave à son épanouissement. Alors, il s’imposait comme priorité la défense de son marché intérieur.

 Au XIXe siècle, beaucoup d’entre elles se sont développées à l’abri de leur propre protectionnisme, pendant qu’elles imposaient des traités de commerce inégaux aux pays placés sous leur domination.

 C’est sous le protectionnisme que les pays qui dominent aujourd’hui le monde, ont développé leurs industries.

 Ce fut le cas de l’Angleterre.

 Tout le marché mondial était subordonné aux seuls intérêts des industriels anglais. Pendant qu’elle pratiquait le protectionnisme  sur son marché intérieur, l’Angleterre imposait le libre échange avec le reste du monde. C’est par la combinaison judicieuse de ces deux systèmes, qu’elle devint vers la fin du XVIIIe siècle, l’« atelier du monde », le « soleil industriel » autour duquel gravitaient un nombre toujours croissants de pays satellites, producteurs de matière premières et de denrées agricoles.

 Elle se trouva ainsi en possession du monopole de toutes les branches importantes du commerce mondial, transformant le reste du monde en un vaste débouché pour ses produits industriels, une source de matières premières et de vivres.

 Quant à la France, il est préférable de laisser un historien de la pensée économique, rendant compte de cette période nous décrire la politique qu’elle pratiqua:

 

« [ Colbert ] vit que la France tirait de l’étranger beaucoup plus de marchandises qu’elle ne lui en envoyait ; que malgré les manufactures de Tours et de Lyon, l’Italie lui fournissait toujours des soieries, des étoffes d’or et d’argent, de l’or filé ; que Venise lui enlevait chaque année plusieurs millions avec ses glaces et ses dentelles ; que l’Angleterre, la Hollande, l’Espagne, l’approvisionnaient des laines, de drogues, de teintures, de cuirs et de savons… Il vit… qu’à l’extérieur, les grandes compagnies et les colonies tentées par Richelieu étaient ruinées, que tout le commerce maritime de la France était encore aux mains des Anglais et des Hollandais. Déjà, pour empêcher cet envahissement des ports français, Fouquet avait en 1659, établi le droit de cinquante sous par tonneau sur les marchandises importées par navires étrangers, et les instantes  réclamations des Hollandais prouvaient à Colbert que son prédécesseur leur avait porté un coup sensible. Telle était la situation. Colbert entreprit de la changer au profit de la France, d’affranchir la nation de toute servitude commerciale, et de l’élever par le développement de son industrie, au niveau des nations les plus prospères. » (Levasseur : Histoire des classes ouvrières en France, t.II, pp. 174-175, Paris, 1859. Cité in Plekhanov : Œuvres philosophiques, Tome I, p. 162.)

 

 Le terme de « colbertisme » désigna ainsi le système selon lequel son promoteur réorganisa l'industrie et le commerce français. Il s'agissait en réalité d'appliquer les principes mercantilistes. Pour accroître la réserve royale en métaux précieux, le stock monétaire mesurant la puissance d'un État, celui-ci devait augmenter les exportations et réduire les importations. Suivant ce modèle théorique, Colbert favorisa la création de manufactures d'État ou privées dotées de privilèges à l'exportation. Ces nouvelles indus-tries étaient protégées de la concurrence étrangère grâce à des droits de douane prohibitifs.

 

 L’Allemagne, prendra le pas.

 Le capitalisme y étant relativement récent par rapport aux deux puissances qu’étaient l’Angleterre et la France, l’Allemagne ne pouvait rentrer en concurrence avec elles. Aussi, opta-t-elle, sous les différents régimes (du Gouvernement prussien aux divers gouvernements qui le suivirent), pour une politique d’imposition de tarifs protectionnistes, pour se protéger de ces pays les plus industrialisés.

 Qu’en fut-il des États-Unis d’Amérique, dans l’histoire de son développement ? Lisons ces lignes écrites de l’économiste allemand Friedrich List :

 

«  Les colonies de l’Amérique du Nord se trouvaient placées par leur métropole dans un état de telle dépendance industrielle qu’elles n’avaient droit à aucune sorte d’industrie, sinon à domicile et artisanale. La fondation d’une chapellerie au Massachusetts en 1750, retint l’attention du parlement de Londres et y provoqua une telle jalousie que toutes les fabriques (coloniales, bien entendu) furent proclamées des institutions nocives (common nuisances). Dès 1770, Lord Chatman, inquiet des premières tentatives de production industrielle en Nouvelle Angleterre, pro-clama que pas un clou ne devrait être fabriqué aux colonies. » (Friedrich List :« Le système national de l’économie politique  in Plekhanov : op. cit. »)

 

 Les Américains, loin de baisser les bras,  recoururent à la vieille politique protectionniste pour préserver leur marché intérieur de  la concurrence étrangère.

 Dès 1789, un tarif est promulgué qui protège les industries locales. Puis suivent les tarifs de 1804 et de 1828 qui « achève d’assurer la protection des producteurs américains contre la concurrence anglaise ».

 Au XIXe siècle, avec la baisse du coût des transports et des communications, agrandissant les marchés locaux, on a vu « naître de nouvelle économies nationales et avec elles des entreprises d’envergure nationale qui menaient leurs activités à l’échelle de tout le pays. Mais on n’a pas laissé le marché se développer spontanément. L'État a joué un rôle vital pour orienter l’évolution de l’économie. ».

 Face au processus d’extension du marché au sein de la  nation américaine (la fédération des États), l’État fédéral a joué un rôle essentiel, en intervenant pour protéger et développer certains secteurs de l’économie américaine (l’éducation, l’amélioration de la production agricole par l’introduction de nouvelle technologie, réglementation des salaires, sécurité sociale, secteur de l’énergie et de la communication, etc.)

 Aux États-Unis le protectionnisme devint la théorie dominante en politique économique.

 A la sortie de  la guerre de session, vers 1865, on trouvait des gens en Amérique du Nord qui préconisaient l’échange libre avec l’Angleterre, l’ancienne puissance colonisatrice. Le général Grant s’éleva fermement contre ceux-ci en déclarant :

 «  Quand l’Amérique aura obtenu tout ce qu’elle pourra de la protection, elle adoptera aussi le libre échange »

 

 Mais dans la seconde moitié du XIXe siècle, le développement rapide des autres pays de l’Europe et surtout des États-Unis entama la domination de l’économie anglaise.

 A partir de 1876, les États-Unis surpassaient l’Angleterre dans le domaine de la production industrielle. Sa balance commerciale devint excédentaire.

 La volonté d’augmenter leurs exportations, conduisit les Américains à un changement des attitudes. Désormais, les USA devinrent les champions de la lutte contre le protectionnisme des autres nations d’Europe. Les chevaliers de la plume au service du capital, s’investirent dans l’élaboration de théories justificatives  du libre-échange dans le domaine du commerce inter-national.

 Cette glorification du libre échange ne s’adressait qu’aux autres pays, puisque les États-Unis continuaient hypocritement  de pratiquer la politique des taxes prohibitives.

 A partir de 1929, les États-Unis, à la faveur de la Première Guerre mondiale devinrent sans conteste à la tête du commerce international, reléguant l’Angleterre au second plan. Elle ne cèdera plus cette place hégémonique, aidé en cela par divers facteurs dont la Seconde Guerre qui finit par affaiblir l’Europe.

  Les puissances occidentales ont un long passé d’hypocrisie et d’injustice

 Nous venons de voir qu’au XIXe siècle, beaucoup d’entre elles se sont développées à l’abri de leur propre protectionnisme, pendant qu’elles imposaient des traités de commerce inégaux aux pays placés sous leur domination.

 L’illustration la plus parfaite de ces traités inégaux, fut celle de la guerre de l’Opium et la conclusion de traités inégaux dictés à la Chine « sous le feu des canons ». La Chine se vit priver de sa souveraineté sur la fixation des droits de douane qu’elle ne pouvait arrêter sans l’accord préalable de l’Angleterre. Elle se voyait en outre imposé des taux de douane très bas, ne pouvant excéder 5% du prix des marchandises.

 Le Royaume Uni, la France, appuyés par les États-Unis et la Russie, s’allièrent pour contraindre la Chine à se soumettre à ces traités inégaux.

 La guerre de l’opium et la série de traités inégaux qu’elle a engendrées (traité sino-britan-niques connu sous le nom de traité de Nankin ou de Kiangning (Tianjin) signé le 29  août 1842 et qui servira de modèle au traité sino-américain dit de Wanghsia signé le 3 juillet 1844 et au traité sino-français connu sous le nom dit de Whampou signé le 24 octobre 1844), transformèrent la Chine en marché d’écoulement et en source de matières premières pour les industries des pays occidentaux.

 Par ces différents traités, les portes de la Chine furent ouvertes au monde capitaliste du monde entier, puisqu’à la suite de la Grande Bretagne, des États-Unis et de la France, accoururent les autres pays d’Europe tels le Portugal, la Belgique, la Suède et la Norvège.

 Qui avait dit que la muraille de Chine rendait imprenable l’Empire du milieu?

 La Chine ne fut plus en mesure de protéger sa production  industrielle et agricole qu’elle devait exporter à bas prix, pendant que les pays occidentaux avaient le loisir d’y déverser leurs produits industriels.

 Les marchandises venues des pays d’Europe et des États-Unis, inondèrent dès lors le marché chinois. L’industrie artisanale textile, importante composante de l’économie chinoise fut la première à en souffrir. Par son déclin, elle marqua la désintégration de l’économie chinoise d’auto-suffisance.

 A la fin de la Première Guerre de l’opium, les industriels anglais pouvaient s’écrier, satisfaits de voir l’immense marché chinois ouvert au monde :

 

 « il suffisait, disaient-ils, que chaque Chinois eût besoin, par an, d’un simple bonnet de nuit en coton, pour que toutes les filatures anglaises n’y puissent suffire. »

 

 La Deuxième Guerre de l’opium visera l’élargissement du marché chinois réalisé lors de la Première et jugée insuffisant au regard du besoin accru de l’industrie anglaise.

 Ironie du sort, aujourd’hui, c’est par le textile, que la Chine s’introduit dans l’Organisation mondiale du commerce semant la peur panique dans les rangs des puissances occidentales.

 Par le textile la chine a perdu son indépendance, par le textile elle accédera au rang de puissance mondiale.

 Ironie du sort, l’Occident pour assouvir ses intérêts n’a pas craint de rendre toxicomane des millions de Chinois, aujourd’hui le voilà qui craint pour sa jeunesse, cible préférée des toxiconarques d’Amérique latine.

 

Comme quoi le bourreau a peur du couteau !

  Quels enseignements découlent de tout cela

  Partant de cette lecture de l’histoire réelle des économies de l’Occident, l’économiste allemand, Frédéric List (1789-1846), dont les enseigne-ments sont volontairement oubliés aujourd’hui, énonça la loi suivante : chaque pays ne peut entrer en lice sur le marché mondial que s’il a renforcé son industrie en la rendant maîtresse du marché intérieur.

 Le libre échange n’a été profitable pour chaque nation que lors du passage de « l’état sauvage à l’état pastoral, de l’état pastoral à l’état agricole ».

 Passé cette période, le libre échange a accompli sa mission historique :

 

«  le passage des peuples agricoles à la classe des nations agricoles-manufacturières-commerçantes, ne pourra s’accomplir dans le libre échange que si, dans toutes les nations appelées à développer leur potentiel manufacturier, le même processus vital se réalisent au même moment, si toutes les nations consentaient à ne pas susciter d’obstacles sur la voie du progrès économique, si elles n’entravaient pas mutuellement leurs réalisations par la guerre et les systèmes douaniers. Mais, comme les nations, qui ont obtenu la prépondérance dans l’industrie, le commerce et la navigation, ont vu dans ces réussites le meilleur moyen d’acquérir et de renforcer leur influence politique sur les autres, elles [c’est-à-dire les nations plus avancées] se sont attachées à créer des institutions dont le but était et demeure de leur assurer le monopole de l’industrie et du commerce en entravant le progrès des autres peuples. L’ensemble de ces deux institutions (interdiction des importations, droits de douane à l’importation, entraves à la navigation, primes à l’exportation, etc.) s’appelle le système douanier. Sous l’influence des premières guerres, les nations les plus arriérées [de l’occident, comme l’Allemagne, cela s’en-tend] se trouvent forcées de chercher en soi-même le moyen de passer de l’état agricole à l’état manufacturier ; elles limitent leur commerce avec les pays avancés, puisque ce commerce freine le passage en question, et créent leur propre système douanier. Aussi ce système se révèle-t-il non point une invention de spéculateurs, comme on l’assure parfois, mais la suite naturelle des aspirations des peuples à garantir leur existence et leur progrès, voire leur prépondérance. Cette aspiration, toutefois, ne peut être tenue pour légitime et raisonnable que dans la mesure où loin d’entraver le développe-ment économique de la nation elle y contribue et ne contredit point la fin suprême de l’humanité : la future confédération mondiale. »

 

Bien que List avait en vue la situation des pays de l’Europe continentale et des États-Unis dont les capacités potentielles de développement étaient entravées par leur insertion (conformément aux postulats ricardiens) dans un système ouvert do-miné par la Grande Bretagne, ses écrits (qui datent de 1842) n’ont pas  perdu de leur fraîcheur tant ils rendent adéquatement compte de l’état de l’économie mondiale de notre époque. Ils sont source d’enseignement pour les pays les moins avancés (quand bien même il observait que les nations, « dont le territoire est peu étendu », ne peuvent pratiquer le protectionnisme  ou ne le peuvent « avec un plein succès ») dans leur lutte pour  des droits équitables et des devoirs partagés au sein de l’Organisation mondiale pour le commerce (OMC).

 List était favorable  à l’idée que les économies qui étaient en position de faiblesse, pratiquent le protectionnisme contre une économie supérieure, un protectionnisme qui n’exclue nullement l’importation sélective de biens, des techniques, de compétences bien ciblés, pour se doter de bases solides.

 C’est le lieu de rappeler la contestation  entreprise dans les années 60, par des écono-mistes originaires des pays sous-développés, et qui ont démontré que les théories dominantes dans le domaine des échanges internationaux n’étaient avantageuses qu’aux pays fortement industrialisés.

 Au nombre de ceux-là, on peut citer l’économiste argentin R. Prebisch, initiateur de la division de l’économie mondiale en « centres industriels » et en « pays périphériques », qui a abouti, en considérant la détérioration continuelle des termes de l’échange,  à la conclusion que la division internationale découlant de la théorie des coûts comparatif, n’était pas du tout avantageuse aux pays de la périphérie.

 Une vive polémique s’en est suivie autour du modèle d’échange inégal présenté par Arghiri Emmanuel à la fin des années soixante. Les économistes furent divisés sur l’origine de l’iné-galité entre pays riches et pays pauvres : est-elle dans l’échange même avec des termes de l’échange défavorables ou dans le seul écart des techniques de production entre les pays. Dans un cas, les pays riches « exploiteraient » les pays pauvres par l’échange, dans l’autre cas l’échange inégal ne proviendrait pas d’un rapport de force défavorable mais de productivités du travail inégales. Pour les premiers (et Samir Amin fut de ceux-là), il y aurait de l’impérialisme. Pour les seconds, les pays riches payeraient bien à sa valeur le travail du Sud car sa productivité serait inférieure.

 Les analyses des partisans de la domination et de l’exploitation capitaliste débouchaient sur la nécessité d’une rupture (d’une « déconnexion » avec le système capitaliste impérialiste mondiale et l’option du socialisme marxiste.

 Dans les années 70, une nouvelle approche vit le jour, pour qui le sous-développement n’est pas seulement la conséquence de la domination de la Périphérie par le Centre. Les capitalismes périphériques sont aussi responsables, parce qu’ils ont privilégiés l’État et ont pratiqué le mimétisme à l’égard de l’Occident (Thèses  de l’« École des besoins essentiels »).

 Ce courant fit son apparition avec la crise de 1970 et se situe dans le droit fil du Club de Rome en 1973.

 Cette nouvelle orientation mettra l’accent sur la satisfaction des besoins élémentaires au détri-ment du culte des indicateurs quantitatifs comme le taux de croissance du PNB, de l’investissement ou les inégalités croissantes Nord-Sud. La culture joue dans le développement (qu’il faut absolument distingué de la simple croissance) un rôle structurant. Ce courant dit « d’un autre développement »   mettra l’accent sur trois grands principes :

  • l’autonomie ou « selfreliance » : conçu comme développement alternatif tant au système du développement capitaliste qu’au modèle d’industrialisation socialiste. Autonomie ne signifie pas autarcie mais « des besoins mutuels tirés du commerce et de la coopération et une redistribution plus juste des ressources satis-faisant des besoins essentiels »
  • La stratégie des besoins essentiels ou « basic needs approach »: stratégie développée autour du Bureau international du travail (OIT) en 1976 lors de la « 3e Conférence mondiale sur l’emploi, la distribution des revenus et le progrès sociale ». C’est sous l’influence de ce mou-vement que la Banque mondiale a fait sienne les notions de « redistribution et croissance » et la généralisation des indicateurs sociaux du développement.

 Nous terminerons ce bref survol de la réalité des échanges économiques entre nations (théories et pratiques) par les observations émises récemment par le professeur Joseph. E. Stiglitz, prix Nobel d’économie, ancien conseiller du président américain Bill Clinton (membre du « Council of Economic Advisers »), ancien fonctionnaire de la Banque mondiale où il a occupé les fonctions de premier vice-président et économiste en chef pendant trois ans avant de démissionner en janvier 2 000.

 Dans son livre « La grande désillusion »,  l’éminent économiste, dépité par l’évolution de l’économie mondiale, écrit :

  « Pour ne prendre que quelques exemples, la plupart des pays industriels avancés — dont les États-Unis et le Japon — ont édifié leur économie  en protégeant judicieusement et sélectivement certaines de ses branches, jusqu’au moment où elles ont été assez fortes pour soutenir la concurrence étrangère.  Si le protectionnisme généralisé n’a pas été efficace dans les pays qui l’ont mis en œuvre, la libéralisation rapide du commerce ne l’a pas été davantage. Contraindre un pays en développement à s’ouvrir à des produits importés qui vont rivaliser avec ceux de certaines industries, dangereusement vulnérables à la concurrence de leurs homologues étrangères bien plus puissantes, peut avoir de désastreuses conséquences — sociales et économiques. Les paysans pauvres des pays en voie de développement ne pouvant évidemment pas résister aux produits massivement subventionnés en provenance d’Europe et des États-Unis, des emplois ont été systématiquement détruits avant que les secteurs industriel et agricole nationaux aient pu engager une dynamique de croissance forte et créer de nouveaux. Pis : en exigeant que les pays en développement suivent des politiques monétaires restrictives, le FMI leur a imposé des taux d’intérêt qui auraient interdit toute création d’emploi même dans le contexte le plus favorable. Et comme le commerce a été libéralisé avant la mise en place de filet de sécurité sociale, ceux qui ont perdu leur emploi ont été précipités dans l’indigence. Donc, trop souvent, la libéralisation n’a pas apporté la croissance pro-mise mais a accru la misère. » (Op. cit., p. 42)

 

 Les règles et les principes de l’OMC reposent sur la conception selon laquelle il suffit d’écarter les obstacles qui se dressent sur la voie de l’action spontanée des forces dans l’économie internationale pour élargir le commerce dans l’intérêt de tous les participants.

 A la base de ces principes il y a la foi en l’interaction spontanée des forces économiques à l’échelle internationale qui conduit par elle-même à l’extension optimale du commerce et à la meilleure utilisation des forces productives du monde.

 Il appartient à chacun, au regard de la pratique du commerce international, de se faire sa propre opinion en gardant à l’esprit comme l’indique J. E. Stiglitz que :

  « Les pays en développement qui ont le mieux réussi, ceux d’Asie, se sont ouverts au monde extérieur, mais lentement et progressivement. Ils ont profité de la mondialisation pour augmenter leurs exportations, et leur croissance en a été accélérée. Mais ils n’ont levé leurs barrières protectionnistes qu’avec précaution et méthode : seulement après avoir créé de nouveaux emplois. Ces États ont fait en sorte qu’il y ait des capitaux disponibles pour de nouvelles créations d’emplois et d’entreprises ; et ils ont même joué un rôle d’entrepreneur en lançant de nouvelles firmes. La Chine commence à peine à démanteler ses entraves au commerce, vingt ans après avoir entamé sa marche vers le marché – période où son développement a été extrêmement rapide. » (Op. cit. pp. 92-93)

 

 

 

 

Dr Valère D. Somé  

Socio-Anthropologue

Chargé de recherche

INSS- CNRST. Ouagadougou



24/10/2011
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