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Dérive de l'Islam : ça n'arrive pas qu'aux autres

 

Dérive de l’islamisme : ça n’arrive pas qu’aux autres !

(Article paru dans « Espace scientifique n° 00 , janvier-mars 2003. Revue de vulgarisation scientifique de l’INSS-CNRST. Ouagadougou)

 Dr Valère D. Somé

Chargé de recherche. INSS-CNRST

 

Dans un pays comme le nôtre où les musulmans constituent 49,8 % (chiffre de 1995) de la population, on devrait porter une attention particulière au développement de ce que l’on appelle, « islamisme » pour signifier l’intégrisme ou le fondamentalisme de certaines sectes.

Nous avons jusqu’à présent été préservés de l’affrontement entre les diverses religions dans notre pays. Elles ont toujours pu coexister dans une tolérance les unes envers les autres.

Mais ce qui se passe chez les voisins, en Côte d’Ivoire (avec l’affrontement entre musulmans et chrétiens), au Nigeria (avec l’instauration de la « Charia » dans certains États et la persécution des populations non musulmanes), nous interpelle à une conscience aiguë du phénomène. Ça n’arrive pas qu’aux autres !

Il y a de cela quelques années, nos frères ivoiriens se gaussaient de nous à cause de l’instabilité politique que connaissait notre pays, avec ses coups d’État, ses couvre-feux incessants. Le havre de paix qu’ils connaissaient les aveuglait au point de ne pas savoir que « ça n’arrive pas qu’aux autres ».

Aujourd’hui ils connaissent les mêmes phénomènes avec des degrés de violence jamais inégalés dans notre pays.

Chaque Burkinabè doit donc se convaincre, que les affrontements religieux, l’apparition du fanatisme religieux avec ses travers terroristes, n’arrivent pas qu’aux autres pays.

Les seules dérives auxquelles on a pu assister dans notre pays se sont produites au sein de la grande famille musulmane, où « Wahhabia » (« wahhabites ») et  les autres sectes « sunnites » se sont livrés à une guerre fratricide. C’était dans les années 1974.

Au début de l'année 1980, le Mali, pays voisin, a été confronté au même danger de fracture sociale provoqué par l’intolérance religieuse.

Dans la confrontation entre les Wahhabites et les autres sectes musulmanes, n’eût été l’intervention de l'imam en chef de Médine, sur invitation des autorités politiques de l'époque, pour désamorcer la bombe, le pays était à deux doigts de l’implosion.

Il n'était pas rare d'entendre qu'un musulman priant les bras ballants ne vaut pas mieux qu'un cafre et qu'on ne se rendrait pas coupable d'homicide en le tuant. Les sectes  protagonistes étaient allées jusqu'à rompre les liens de mariage séculaires qui existaient au sein de la communauté musulmane.

Depuis, les autorités politiques ont tiré les leçons de cette dérive et ont institué un Haut conseil islamique qui devra servir de relais entre la communauté musulmane et l'État. En réalité ce Haut conseil est un instrument de contrôle par lequel l'État escompte contenir la propension des idées susceptibles de menacer la paix et la cohésion nationales.

Tout récemment encore, des divergences au sein de la communauté sunnite de Ouagadougou ont abouti à des affrontements violents causant des morts d’hommes. Et les diatribes entre les deux factions que chacun a pu lire à travers les colonnes des journaux de la place indiquent bien que ce n’est pas pour demain que ces affrontements cesseront.      

Face à l’intolérance à laquelle peut conduire une foi mal contenue, chacun devrait Méditer cette phrase de Thierno Bokar le Sage de Bandiagara rapporté par son disciple cet autre sage qu’est Hampâthé Bâ.

 « L’arc-en-ciel doit sa beauté aux tons variés de ses couleurs. » Tthierno Bokar)

 

Dans le même ordre de sagesse, un verset du Coran ne dit-il pas :

«  La création des cieux et de la terre,

la diversité de vos langues et de vos couleurs sont autant de merveilles pour ceux qui réfléchissent. » (Coran, XXX, 22)

 

     Géopolitique internationale et expansion de l’islamisme         

                                                                                                  

L’après guerre froide, avec la victoire des États-Unis d’Amérique sur l’Union des républiques soviétiques socialistes (l’URSS) a suscité une autre guerre dont les configurations ne sont pas encore bien définies.

Le vainqueur après avoir utilisé les courants islamistes pour venir à bout de son ennemi, se trouve dans la position du magicien impuissant face aux forces infernales qu’il a suscitées.

Les USA ont pris une part active dans cette défaite en aidant les fractions de la résistance afghane les plus liées aux Saoudiens et aux Pakistanais.

La cuisante défaite des soviétiques en Afghanistan annonçait la fin de la guerre froide

Les États-Unis, convaincus de leur puissance n’ont pas su gérer la nouvelle situation et ont multiplié des actes d’agression, d’humiliation des peuples :

En 1979, lors de la révolution iranienne, les États-Unis se sont mépris en faisant de l’Iran le nouvel ennemi du « monde libre » qu’il fallait contenir afin de préserver leurs intérêts dans le Golfe persique. La guerre Iran-Irak durera de 1979 à 1988. L’Iran n’était aligné ni sur Moscou ni sur les États-Unis. Son islamisme militant inquiétait tous les régimes arabes (notamment celui de l’Arabie saoudite) à la solde des Américains. Ainsi contre l’Iran, on armera puissamment Saddam Hussein. Oubliant que l’une des raisons de l’occupation de l’Afghanistan par les Soviétiques était aussi de contenir l’Iran qui constituait une menace pour un régime pro-communiste. L’Irak dans cette guerre avait été soutenu en sous main par les occidentaux et les pétro-monarchies, qui en même temps ne souhaitaient pas voir le régime bassiste de Bagdad devenir, en remportant la victoire, la première puissance pétrolière du monde en mettant la main sur les gisements du Kushistan (Arabestan pour les Arabes).

L’enlisement du conflit, neutralisant l’Irak et contenant l’Iran révolutionnaire, avait arrangé tout le monde. La seule supériorité de l’Iran dans cette guerre, a été la foi religieuse des Mujahidines, qui allaient devant les chars de la mort irakienne les mains nues.  Ce fut un sanglant match nul. Ici, encore, la foi religieuse a montré qu’il pouvait venir à bout de tout ennemi.

En 1991, la  deuxième guerre du Golfe va encore développer un sentiment anti-américain au sein des peuples surtout des peuples arabes. C’est parce que sortant affaibli de la guerre contre l’Iran, Saddam Hussein, se sentant floué par les Occidentaux, n’ayant rien obtenu, même la reconnaissance, a entrepris d’envahir l’émirat du Koweït (dont l’indépendance n’avait jamais été reconnue par aucun des divers régimes irakiens depuis les années 30), à titre de compensation. Lors de cette guerre du Golf les peuples arabes et bien au-delà des arabes, se sont identifiés aux irakiens -indépendamment du régime- et non aux pétro-monarchies. La réaction populaire dans les pays arabes a conduit leurs régimes à des attitudes timorées. La frustration ressentie par les peuples arabes trouve ses fondements dans la politique de « deux poids, deux mesures ».

Ce que l’Occident tolère pour Israël il ne le tolère pas pour l’Irak.

En outre, au sein de presque tous les pays arabes, les dictatures oppriment les masses, tant politiquement (absence de démocratie) qu’économiquement (une misère désolante des peuples face à une opulence insultante des dignitaires corrompus).

Enfin il y a le cas des Palestiniens qui subissent le « terrorisme d’État » de Charon, sans que l’Occident bronche. Et lorsque ceux-ci, dans des actions suicidaires portent un coup à Israël, c’est en chœur que l’on crie au terrorisme.

Tous ces faits ont nourri le développement de ce que l’on appelle le terrorisme islamique. Développement du terrorisme aussi bien au sein même des pays (GIA en Algérie, Hamas en terre de Palestine, etc.) que sur le plan international (Al-Qaida en est la quintessence).

Partout où il y a oppression il y a résistance et lutte. Or depuis la fin de la guerre froide, les puissances du monde se sont entendues pour étouffer toute révolution visant à l’amélioration des conditions des masses par le renversement des oppresseurs. Quel est donc le recours de tous les damnés de la terre, face à la pensée unique, à l’économie unique, à la civilisation unique ?

Ils n’ont rien à espérer de ce monde. Ils ne peuvent que se réfugier dans un monde meilleur que leur promettent les fondements de leur foi. Mourir ici bas, pour vivre dans l’autre monde.

Un totalitarisme est mort avec la fin de la guerre froide. Ce totalitarisme était contenu à l’intérieur des pays. Mais le totalitarisme que nous vivons aujourd’hui est à dimension mondiale : mondialisation de l’économie, mondialisation de la culture donc mondialisation de la lutte.

Face à ce phénomène de mondialisation, les luttes à l’intérieur des frontières ne sont plus classiques. Et ce sont les puissants du monde qui en ont décidé ainsi.

Sur le plan international, les guerres ne sont plus classiques prenant la forme d’affrontement de deux armées d’un pays contre un autre pays. Et c’est encore les puissances du monde qui l’ont décidé ainsi.

Alors le terrorisme devient le recours des opprimés dans cette guerre qu’il livre pour leur liberté et le droit de vivre mieux.

Et partout dans le monde il y a des pauvres et des opprimés.

 

Comment l’islam se développe au Burkina

Au Burkina Faso aussi, il y a des pauvres et des opprimés. Lapalisse ne dirait pas mieux.

Au Burkina Faso, l’islam est la religion dominante.

 Au sein de la communauté musulmane il y a plusieurs sectes qui participent aussi des divers courants islamiques dans le monde.

Des « Ladji » burkinabè, à partir de relations personnelles ou de fonds propres ( ?), initient des projets de medersa ou de mosquée qui ont vite fait de se transformer en chantier d'institut islamique. Des instituts qui sont animés en général par des « assistants techniques » venus des pays bailleurs et des cadres nationaux dont la formation religieuse a été assurée dans ces pays.

Le désir expansionniste de certains pays musulmans (Libye, Koweït, Arabie Saoudite, Irak, Iran, etc.) les conduit à soutenir ces projets par des financements très généreux. Ainsi,  voit-on apparaître de nouveaux riches qui s’exposent comme des modèles de croyants qui ont réussi. Ils deviennent des multimillionnaires à partir des fonds qu'ils reçoivent annuellement des pays arabes et dont la gestion n'est soumise à aucun contrôle ni de la part des bailleurs, ni de la part de l’État burkinabè.

Ces nouveaux riches, affichant leur obédience, se font des adeptes en ratissant large dans les couches les plus défavorisées.

C’est pourquoi il y a lieu de se demander si le prosélytisme des courants fondamentalistes au sein de l’Islam et ses dérives terroristes épargnera notre communauté musulmane ? En tout cas le danger est à nos portes, si le ver n’a pas déjà pris place dans le fruit.

Gouverner, c’est prévoir, dit-on. C’est non seulement prévoir, mais aussi prévenir. Les désastres que causent bon nombre d’épidémies de maladies sur nos populations en sont une confirmation.

 

C’est fort de cette vision prospective que nous nous proposons dans les numéros à venir de :

  • faire l’état des schismes qui secouent la communauté islamique internationale et qui ont donné naissance à plusieurs obédiences rivales;
  • dénombrer le nombre de sectes qui composent la communauté musulmane au Burkina Faso avec leur affiliation internationale;
  • déterminer leur orientation et les divergences qui les opposent en relation avec les divers courants islamiques dans le monde ;
  • Comprendre le phénomène de l’islamisme dans le monde et analyser les facteurs favorables à son développement au Burkina Faso.

 



10/01/2015
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