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7e thèse: La vieille Afrique se meurt

7e thèse: La vieille Afrique se meurt

 

 

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§.1. La décommunautarisation est un phénomène irréversible

Il convient d’examiner si les institutions ancestrales sont encore adaptées aux tâches nouvelles, si les valeurs qui en dérivent sont encore défendables ou si elles n’ont pas vieilli en devenant archaïques.

La solidarité africaine, devenue de moins en moins réciproque, est en train de faire place à un comportement de type occidental, où l’égoïsme et l’individualisme prime. La bonté, la gaieté, l’insouciance et l’optimisme si caractéristiques de l’Africain appartiennent désormais à un passé à jamais révolu. Il en est de même de son sens social.

Nous sommes aujourd’hui loin de l’image de ces campagnes africaines qui connaissent une distribution des ressources plus égalitaire.  Cet « égalitarisme » sur lequel reposaient les fondements des sociétés traditionnelles, et qui maintenait sa cohésion et dont la cohérence opposait une résistance farouche aux mutations, est aujourd’hui une vue de l’esprit.

Cette image de l’Afrique est désormais évanouie à jamais. Les cohérences anciennes obtenues par la tradition ne sont plus de mises.

La famille africaine a été peu à peu vidée de son contenu. Elle n’est plus le cadre d’une communauté de vie, de travail, un foyer d’éducation. La famille communautaire ne tient que par l’observance d’un rituel extérieur où il ne reste plus guère de vérité interne.

Toute l’évolution actuelle de nos sociétés prouve que la mutation qui s’opère est irréversible.

Comme l’a écrit un auteur,  le prétendu mépris de l’Africain pour la dimension matérielle est « un mythe glauque ». La prétendue recherche par l’homme africain, sa « pensée étant ontologique », d’une « satisfaction d’ordre ontologique », l’est aussi.

Tous les principes de l’évolution moderne, tous les ressorts de la vie économique d’aujourd’hui vont irrémédiablement à l’encontre de la commune. A cela rien d’étonnant !

Le mouvement des sociétés a toujours été caractérisé par la dissolution progressive de l’état de dépendance familiale vers une affirmation croissante de la responsabilité individuelle. A la  famille se substitue de plus en plus l’individu. Cette évolution a suivi des rythmes différents selon les sociétés. Mais partout, le changement s’est fait sans  retour en arrière. Il s’établit entre les hommes des relations d’intérêts qui remplacent les formes de réciprocité des droits et des devoirs caractéristiques des rapports familiaux.

Ces rapports nouveaux qui se substituent aux rapports de réciprocité, c’est le contrat social. Les relations entre les personnes basées sur la famille, cèdent le pas à des relations contractuelles, fondées sur l’accord librement consenti des individus.

Les avantages que procurait naguère le fait d’appartenir à une communauté rurale ont disparu; demeurent seuls, les inconvénients découlant de l’appartenance à la communauté.

 

§.2.  Les menaces qui pèsent sur la communauté rurale

Non seulement la commune rurale est menacée de l’extérieur, mais elle l’est également de l’intérieur :

 

 

A) Les menaces extérieures de la commune rurale : elle subit des ponctions opérées par l’État par ses prélèvements fiscaux et par l’usure pratiquée par des intermédiaires improductifs. L’Etat lui-même fait office de com­merçant, par l’intermédiaire des offices nationaux de commercialisa­tion des produits agricoles (céréales, et  contrôle  des circuits de collecte des produits du cru). Cela aboutit à l’enrichissement d’une classe de marchands au détriment des paysans exténués par un travail sous-évalué.

Le travail de la terre est de plus en plus déprécié, et les paysans abandonnent les campagnes pour chercher  à s’employer comme ouvriers dans les centres urbains. En effet, l’État de salariat dans notre pays apparaît comme une situation somme toute enviable pour l’immense majorité de la population que constitue la paysannerie. On aboutit à la situation paradoxale où ceux qui (les petits propriétaires de nos campagnes) possèdent aspirent à la situation de non possédants  et où ceux qui ne disposent que de leur force de travail n’aspirent pas à retourner à la terre pour être des propriétaires parcellaires. On n'a nul besoin d’avoir recours à la force pour détacher le paysan de sa terre. Pour abolir la propriété commune point n’est besoin de décret,  de « kiti », de « sermon sur la montagne », de « fatwa ». Il suffit d’extorquer le produit de son travail agricole au-delà d’une certaine mesure pour qu’il se rende compte de l’inutilité d’une propriété qui ne lui assure aucun avantage d’une terre qui ne lui rapporte qu’une rente négative.

Il suffit d’arracher aux paysans le produit de leur travail agricole au-delà d’une certaine mesure.

Si les paysans se mettent à abandonner leur exploitation pour se transformer en ouvriers agricoles ou industriels, cela tient au fait que la satisfaction d’une grande partie de leurs besoins exige des dépenses en argent qu’ils ne peuvent plus couvrir par la vente de leurs produits. Sur le marché, le paysan rencontre des concurrents, qu’il n’est pas de taille à affronter. Il ne lui reste plus qu’à vendre sa force de travail. 

La concurrence, dans une économie capitaliste universelle, avec l’agriculture moderne des pays industrialisés, en plus d’une nature peu généreuse sous nos cieux, explique en partie la non-rentabilité des exploitations paysannes dans notre pays.

Alors les paysans deviennent des déserteurs de la campagne.

Ces « damnés de la terre » prouvent par cela même, qu’ils ne sont pas des « gleba adscripti », c’est-à-dire des paysans qui sont enchaînés à la terre qu’ils ne peuvent quitter même si son exploitation ne leur est pas avantageuse. La terre n’est pas un boulet au pied des paysans, qui tels des forçats, sont condamnés à vie à la servir.

 

B) Les menaces intérieures de la commune rurale. Comme « élément délétère » de la commune rurale, on peut retenir :

-  le développement  de la propriété foncière privée. Il donne lieu à l’accumulation des biens mobiliers. Cette propriété « mobile » (mobilière), incontrô­lable par la communauté, « voilà le dissolvant de l’égalité économique et sociale primitive ».

-  l’introduction des cultures de traite est aussi source de différenciation sociale.

 

§.3. Quand commence la société traditionnelle et quand finit-elle ?

On parle de la société traditionnelle dans l’abstrait, sans aucune référence : où commence-t-elle et où finit-elle ?

De quelle (s) société (s) ou « civilisation (s) » traditionnelle (s) s’agit-il ?

 Est-ce de celles antérieures ou contemporaines à l’Égypte pharaonique[1], celles d’avant l’introduction de l’Islam où est-ce celles d’avant la colonisation occidentale et l’introduction du christianisme ?

Il faut bien limiter le recul dans le passé.

En outre, peut-on parler de La société traditionnelle ou de la civilisation traditionnelle au singulier, en sachant qu’il existe l’Afrique des sociétés lignagères segmentaires (les communautés lignagères simples et villageoises) réputées égalitaires et démocratiques et l’Afrique des royaumes à constitution monarchique (les communautés lignagères étatiques ou tributaires), fortement hiérarchisés et réputés despotiques ?([2])

Les valeurs traditionnelles sont-elles les mêmes dans les unes comme dans les autres ?

Sous l’angle des rapports sociaux, il y a aussi bien dans la « société traditionnelle » que dans la société moderne des forces conservatrices (rétrogrades) comme des forces de dynamique sociale, des valeurs positives comme des valeurs négatives.

C’est dire donc que ce que l’on appelle communément « tradition africaine », regroupe pêle-mêle, la « tradition des masses » et la « tradition de la cours » et qui sont des traditions distinctes, tantôt concordantes, tantôt discordantes.

Elle regroupe aussi bien des valeurs générées au sein même des sociétés africaines que des valeurs empruntées d’ailleurs (avec l’introduction de l’islam et du christianisme).

La tradition africaine comme toutes les traditions, n’est pas close.

Si on peut convenir d’un découpage historique conventionnel dans le passé, elle ne s’arrête pas quand commence la colonisation mais inclut aussi bien la vie culturelle coloniale et postcoloniale.

L’Afrique dite moderne aux yeux de la génération présente, sera aux yeux des générations à venir une Afrique traditionnelle. La modernité sera elle-même tradition.

 

§. 4.  Saisir dans nos traditions les invariants psychologiques et culturels

Toutes les dissertations sur les valeurs traditionnelles africaines, outre le fait qu’elles idéalisent les sociétés anciennes, tiennent ces valeurs pour valables encore de nos jours.

Or, les traits spécifiques de n’importe quelle société n’ont rien de permanent. Ils changent avec les conditions matérielles qui les ont fait naître. Et les valeurs traditionnelles de nos sociétés africaines ne peuvent faire l’exception.

Plutôt que de ressasser les valeurs traditionnelles, il convient de saisir quels sont, selon l’expression Cheik Anta Diop, les « invariants psychologiques et culturels » que l’évolution laisse indemnes chez les peuples africains.

Les cohérences anciennes obtenues par la tradition ne sont plus de mises. Toute l’évolution actuelle de nos sociétés prouve, que la mutation qui s’opère est irréversible.

La vieille Afrique se meurt.

C’est en évoluant dans cette pénombre, avec des notions mal définies, que des doctrines nouvelles préconisent le retour à des valeurs du passé pour résoudre les problèmes de notre époque.

En désirant récupérer les valeurs positives dans les structures et modes de vie traditionnels, on oublie que ces structures forment un tout et que toute modification d’une partie modifie – et affaiblit – l’ensemble.

Nos paysans eux-mêmes se rendent parfaitement compte que la commune n’est plus ce qu’elle fut. Le principe communautaire a fait d’importantes concessions à l’individualisme dans les villages. Et ces concessions ont impulsé un cours irréversible à la mutation de nos sociétés.

Et c’est dans un tel contexte que l’on préconise le retour à des valeurs du passé pour résoudre les problèmes nés des contradictions de  notre société d’aujourd’hui

La solution à nos problèmes commence par une prise de conscience, une claire vision de l’idée du progrès et de l’évolution actuelle de nos sociétés qui aspirent à une vie moderne. 

 

 

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[1] - Fodé Diawara : 1972, 171

[2] – « On peut malgré tout distinguer une Afrique monarchique et une Afrique tribale » (Cheik Anta Diop : 1987,75).



25/10/2011
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