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6e thèse-B : Le mythe sur l’esprit qui serait propre aux africains et qui ferait d’eux un « peuple élu »

6e thèse-B : Le mythe sur l’esprit qui serait propre aux africains et qui ferait d’eux un « peuple élu »

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 L’esprit africain, la mentalité africaine, c’est-à-dire  cette  manière que nous avons de concevoir le monde qui explique notre métaphysique, nos institutions sociales qui organisent notre vie sociale, serait selon les uns, la cause de notre refus ou de notre handicap au développement et selon les autres, notre force, notre point d’appui pour un développement autre, pour une renaissance, une régénération sociale.

Liée à cette préoccupation, l’affirmation selon laquelle, les Africains ont leur vision particulière qui est une sorte de vision médiane entre celle de la société libérale dont la reconnaissance de la liberté individuelle, amène l’individu à se placer au-dessus de la communauté et celle de la société socialiste qui repose sur le principe de solidarité qui écrase l’individu au détriment de la communauté, mérite d’être examinée.

La société africaine se placerait au  juste milieu entre le libéralisme au sein duquel l’individu prédomine et le socialisme au sein duquel prédomine la société.

La société africaine aurait su établir le juste équilibre entre l’individu et la société, entre le principe de l’individualisme et celui de la solidarité, entre l’individualisme libéral et le totalitarisme socialiste.

Une telle idéalisation, n’a pour objectif que de jeter les fondements d’une troisième voie de développement, la  voie africaine.

Ce qui nous occupe ici, au-delà des controverses doctrinales, c’est de déterminer les conditions indispensables à la mutation du mythe (« mythos »), à la raison (« logos »), du passage de la pensée mythique à la pensée scientifique. Car c’est une mutation indispensable à l’appropriation du secret de l’Europe.

Comment l’esprit humain a-t-il pu, chez l’homme occidental, se libérer un jour de l’emprise du sensible et  « prendre la tangente » en se lançant dans l’aventure de la connaissance ?

Comment expliquer cette sécession initiale à partir de laquelle les fils aînés du monde([1]) se sont laissés distancer, jusqu’à se laisser vaincre, en devenant esclaves puis colonisés, mais toujours dépendants ?

Les diverses tentatives pour expliquer cette puissance dominatrice de l’Occident aboutissent toutes à sa supériorité scientifique et technique.

Mais cette supériorité scientifique et technologique  doit elle-même être expliquée.

D’ores et déjà il convient de prévenir que la pensée mythique n’est pas propre aux seuls Africains, mais qu’elle est présente chez tous les peuples. Elle a dominé dans toutes les sociétés traditionnelles.  Elle est présente chez tous les peuples, chez les uns comme forme de pensée dominante, et chez les autres comme forme de pensée subordonnée.

On ne saurait donc en faire un complexe, ni de supériorité, ni d’infériorité.

La mentalité mythique et la mentalité rationnelle sont l’une et l’autre présentes, à des degrés divers, dans tout esprit humain, chez Einstein comme chez n’importe quel pygmée de la forêt équatoriale. La raison, la pensée logique est un attribut de l’homme.

Les hommes, qu’ils soient Blancs, Noirs, Jaunes ou Rouges sont les mêmes. Tous sont des êtres doués de raison. Ce qui les différencie surtout, ce sont les conditions socio-économiques dans lesquelles ils vivent.

Ce qui nous intéresse, c’est de saisir les  traits distinctifs des deux modes de pensées et de nous en servir pour nos besoins de développement. Ces traits distinctifs peuvent être ainsi résumés :

  • La pensée rationnelle est dès son origine tournée vers la conquête du monde extérieur. Elle se caractérise par l’esprit prométhéen, par une volonté permanente de dominer le monde. Ce qui conduit l’homme dans une insatisfaction permanente. Avec l’essor de la raison, l’être humain s’érige en maître de l’univers et du devenir. L’homme se tient debout, arrogant vis-à-vis de la nature. L’ordre de l’homme s’inscrit par-dessus « l’ordre des choses ».

La pensée mythique se satisfait de la donnée immédiate. Le mythe empêche l’homme de connaître « l’état du problème ». Il se satisfait de la solution toute faite, établie par la coutume.

 La conscience des alternatives possibles, si décisive dans l’essor de l’esprit scientifique, fait défaut dans les sociétés mythiques.

L’homme mythique est dans la posture de l’homme accroupi vis-à-vis de la nature. L’attitude de soumission de l’individu vis-à-vis de la nature l’emporte, en fait, sur celle de sa domination.

  • La pensée rationnelle établit une dualité, voire une dichotomie, entre l’homme et l’Univers. C’est cette attitude propre à la science qui amène le  penseur à « s’extraire » de son propre système, qu’il considère non comme lié aux circonstances, mais au réel.

Il se produit un décalage du mot à l’être. L’esprit conquiert son indépendance. L’abstraction est une « décontextualisation du savoir ».

Dans le mythe, les idées sont liées aux circonstances et non à d’autres idées. La pensée mythique, dans la saisie du réel, est une appréhension spontanée, directe et sans détour. La vérité tombe sous les sens.

C’est une pensée non réflexive. Les règles de la pensée n’étant pas  son objet de réflexion, il ne peut y avoir ni Logique (règles) ni épistémologie (fondements de la connaissance) au sens strict des termes. La pensée mythique  ne se pose pas elle-même comme objet (la pensée pour la pensée, la pensée pour soi). L’homme mythique est pour lui-même et pour les autres un objet, mais non pas un sujet. Les individus n’émergent pas de la communauté. Le « je » est prisonnier du « on » qui l’englobe. L’individu est maintenu dans l’indivision. L’autorité de la tradition bloque toute initiative critique, puisque la vérité est édictée comme un dogme. C’est pourquoi le sens critique de l’homme mythique est endormi.

L’homme rationnel est un individu  qui affirme sa différence par rapport à la communauté et son autonomie vis-à-vis d’elle. Il se reconnaît une destinée séparée de celle de la communauté.

C’est pourquoi, en référence à la pensée rationnelle, on a pu qualifier la conscience mythique d’être une « conscience totalitaire » ou relevant du « totalitarisme élémentaire » ou « traditionnel », modelant complètement les personnalités et  que dans les sociétés où elle prédomine on ne saurait parler d’ « individualité ». Jugeant inadéquats de tels qualificatifs de la conscience mythique, on a avancé celui de « totalisme ». Car l’entendement que l’on a du totalitarisme tel qu’il se manifeste dans certains systèmes politiques en Occident (fascisme et communisme), c’est lorsque la partie se prend pour le tout. Or, dans la pensée mythique, le tout serait dans le tout.

 

  • La pensée rationnelle n’admet rien comme vrai qui n’ait été saisi comme tel par la pensée. L’homme rationnel veut s’approprier l’objet par la pensée. C’est la connaissance qui pense, le « je pense donc je suis » (« Cogito, ergo sum »).  Toute vérité doit être établie par la raison. 

Même l’existence de Dieu  doit pouvoir se prouver par la raison.

Dans le raisonnement cartésien, pour parvenir à la connaissance de toutes les choses, la raison se fonde d’abord sur le doute et un certain nombre d’attitudes de principes, dont le premier est :

 « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne le connusse évidemment être telle: c’est-à-dire  d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention et de ne comprendre rien de plus en mes jugements, que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de mettre en doute. » ([2])

 

C’est le « penser par soi-même » de Kant :


« penser par soi-même signifie : chercher soi-même, c’est-à-dire  dans sa propre raison, la suprême pierre de touche de la vérité ; et la maxime de penser toujours par soi-même est l’état de l’homme éclairé ».

 

Hegel dira que :


 « chaque homme doit penser pour lui-même, aucun ne peut penser pour un autre, pas plus que manger ou boire pour un autre. » ([3])

 

C’est en cela, que certains voient la déraison de la pensée scientifique, qui amène l’homme libéral à s’ériger en juge suprême du vrai et du faux.

L’esprit humain étant, pour la pensée mythique, limité, il ne peut appréhender certaines vérités essentielles que si elles lui sont révélées de façon surnaturelle, mystérieuse. Ce mode d’accès à la vérité s’accommode avec le « mystère », ce « réel qui ne se laisse pas résumer ».

C’est avant tout son « scepticisme fondamental  envers les croyances établies » qui distingue l’homme de science du penseur traditionnel.

 

  • Dans la raison mythique la vérité est saisie dans sa totalité.  Tout se passe comme si l’Univers entier s’était révélé d’un seul coup. Comme s’il est devenu significatif d’un seul coup. Le monde est complet dès sa création. Il n’y a rien à y ajouter.

La pensée mythique comme la religion appréhende son objet  (la vérité) par le moyen du recueillement et du culte, c’est-à-dire  par le moyen du sentiment.

Par le recueillement l’homme s’unit avec son essence qu’il avait placée à l’au-delà. Il s’unit (il se réconcilie) avec Dieu.

La vérité mythique comme  la vérité religieuse prend l’allure d’un dogme. Elle refuse toute critique, toute remise en question. Elle s’impose d’emblée à l’homme. Elle ne se discute pas, elle est absolue.

Le refus de toute critique, de toute remise en question,  est ce qui caractérise la société mythique.

Pour la pensée mythique, la vérité ayant été révélée en une fois et une fois pour toute, un objet ou un acte ne devient réel que dans la mesure où il imite ou répète un archétype. L’histoire n’est rien d’autre qu’un perpétuel recommencement, la ré-affirmation du même, la ré-édition de la même cosmogonie.

La répétition confère une valeur dogmatique à l’ordre établi. D’où le statu quo ante de la tradition, son inviolabilité.

 

  • Une vision unitaire du cosmos caractérise donc la pensée mythique. Elle se présente comme confusion des plans, des domaines et des perspectives : le physique et le métaphysique, l’espace et le temps ¾ étendue et durée, présent, passé et futur¾, la nature et la culture, etc. Dans la pensée mythique, on ne distingue pas radicalement l’espace et le temps. Il n’y a pas, pour l’homme mythique, un espace et un temps, mais des espaces-temps, pas d’espace et de temps abstraits, mais des sites et des événements. Le temps est lié aux événements. C’est toujours le temps d’une chose.

La réalité géographique n’existe pas non plus en dehors de la réalité humaine. L’espace tout court est un  espace vital. L’univers se réduit à la mesure de l’univers immédiat. Le reste est « frappé d’inexistence, parce que vide de sens ».

Le mythe limite la configuration du monde à portée d’existence, correspondant au rayon d’action de la personne concrète.

 

Ce sont là, résumés, quelques traits distinctifs entre la pensée mythique et la pensée rationnelle.

Cette dernière, développée à l’extrême, a conduit l’Occident à abandonner l’homme sur la route de son évolution.

Avec la glorification sans discernement de la pensée mythique, des doctrinaires veulent sauver l’humanité en redécouvrant l’homme resté intacte dans la société mythique.

Sur un autre registre, on a soutenu que ce n’est pas le scepticisme en soi, le manque d’esprit critique qui caractérise les sociétés traditionnelles mythiques, mais l’absence d’accumulation, par le moyen de l’écriture, du savoir qu’elles produisent. Tout le problème consisterait donc, à  établir une tradition cumulative d’examen critique, dans nos sociétés. Car le mythe est une théorie, certes, mais une théorie orale de la pratique.

La pensée mythique se distingue de la pensée réflexive non pas tant par l’absence de raison, mais par le manque d’outils appropriés à cet « exercice de rumination constructive » qu’est la philosophie. Elle se caractérise par son attitude magique à l’égard des mots ; les mots, les idées et le réel y sont intrinsèquement liés. L’expression de la réalité des êtres tend à s’identifier aux choses. Il y a une adhérence des mots aux choses. 

Dans la pensée rationnelle, les mots et le réel sont indépendants. Le mot écrit (c’est-à-dire le concept) n’est plus directement lié au réel. Il devient une chose à part. En effet, avec l’avènement de l’écriture, il se produit une dé-connection du mot à l’être. L’esprit conquiert son indépendance.

Ce qui caractérise la pensée rationnelle, c’est l’abstraction.

C’est ainsi que la pensée en Grèce a dû son essor à son système d’écriture relativement simple, et surtout au fait qu’il n’y ait pas eu contrôle de l’écriture par une élite de scribes ou de prêtres comme en Égypte pharaonique. Cette non-monopolisation de la technique du savoir a joué un très grand rôle dans le développement de la connaissance.

Il faut être de  ces doctrinaires romantiques, pour oser affirmer comme SENGHOR([4]), sans sombrer dans le ridicule, que :


«  c’est la chance de l’Afrique noire d’avoir dédaigné l’écriture, même quand elle ne l’ignorait pas. (…). C’est que l’écriture appauvrit le réel. Elle le cristallise en catégories rigides ; elle le fixe quand le propre du réel est d’être vivant, fluide et sans contour. »


 Telles sont, brièvement énumérées, les caractéristiques essentielles de la pensée mythique que l’on trouve dans la pensée africaine « traditionnelle » où elle est prédominante.

Est-ce cela que nous devons privilégier au détriment de la raison scientifique, pour rester nous-mêmes en cultivant notre spécificité, notre originalité ?

La réponse réside déjà dans le fait que l’homme catégoriel (rationnel) a remplacé chez l’Africain d’aujourd’hui, l’homme mythique. Cette mutation même si elle n’est pas complète est déjà entamée. Que cela soit une bonne ou une mauvaise chose, c’est une question sur laquelle on peut diverger, et sur laquelle on diverge, mais c’est une mutation irréversible.

Est-il nécessaire de signaler que ce n’est pas sous tous les rapports que la pensée rationnelle l’emporte sur la pensée mythique. Tant s’en faut !

L’ordre des valeurs humaines n’étant pas le domaine de la raison scientifique, il faut bien qu’une autre raison s’en occupe; et c’est en cela que la conscience mythique demeure indépassable. Elle est là toujours présente pour atténuer les excès du rationalisme qui tourne au scientisme. Au « comment des choses » qui est la préoccupation de la pensée rationnelle, elle introduit la conscience du « pourquoi des choses ».

On pourrait, pour se résumer, affirmer que par la critique, la raison a enlevé à la conscience mythique sa validité dogmatique, mais que par sa participation la pensée mythique fera recouvrer à la raison ses fins dernières, la réalisation pleine et entière de l’homme.  Et nul besoin pour ce faire d’une troisième voie. C’est à la réunification des deux voies de connaissances qu’il faudra œuvrer dans les temps à venir.

 

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[1] - « C’est en Afrique que l’homme émergea, pour la première fois, de l’animalité »  (Senghor. Négritude et civilisation de l’universel in Liberté III : 1977,223).

[2]  - Descartes : 1979, 46

[3]  - Hegel : 1970, I, 192

[4] - Senghor.  Négritude et humanisme. Liberté I. Éditions du seuil, Paris. 1964, pp. 238-239



25/10/2011
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