Parcours

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Jean-Paul Sartre. La pensée politique de Lumumba

Jean-Paul Sartre.

 

La pensée politique de Patrice Lumumba

 [in Présence africaine n° 47— 3e trimestre 1963. Nouvelle série trimestrielle.]

  

 

 


 

[p.18]

 

 

I

 

 


 L'ENTREPRISE

 

 

      Lumumba*, Fanon: ces deux grands morts représentent l'Afrique. Non pas seulement leur nation: tout leur continent. A lire leurs écrits, à déchiffrer leurs vies, on pourrait les prendre pour deux adversaires acharnés.

     Fanon, martiniquais, arrière-petit-fils d'esclave, quitte un pays qui n'a pas, à l'époque, pris conscience de la personnalité antillaise et de ses exigences.

     Il épouse la révolte algérienne et combat, Noir, au milieu des Musulmans blancs: entraîné avec eux dans une guerre atroce et nécessaire, il adopte le radicalisme de ses nouveaux Frères, se fait le théoricien de la violence révolutionnaire et souligne dans ses livres la vocation socialiste de l'Afrique: sans réforme agraire et sans nationalisation des entreprises coloniales l'indépendance est un vain mot.

     Lumumba, victime du paternalisme belge — pas d'élite, pas d'ennui — ne possède pas, en dépit de sa vaste intelligence, la culture de Fanon; par contre, il paraît, à première vue, avoir sur celui-ci l'avantage de travailler sur son propre sol à l'émancipation de ses frères de couleur et de son pays natal. Le mouvement qu'il organise et dont il devient le chef incontesté, il a mille fois dit qu'il serait non-violent et, en dépit des provocations ou de quelques initiatives locales qu'il a toujours désapprouvées, c'est par la non-violence que le MNC s'est imposé. Quant aux problèmes de structure, Lumumba a défini clairement sa position, lors de ses conféren-[p.19]-ces à Présence Africaine: « Nous n'avons pas d'option économique».

     Il entendait par là que les questions politiques — indépendance, centralisme, — passaient les premières, qu'il fallait réussir la décolonisation politique pour créer les instruments de la décolonisation économique et sociale.

     Or ces deux hommes loin de se combattre, se connaissaient et s'aimaient. Fanon m'a souvent parlé de Lumumba; lui, si vite en éveil quand un parti africain se montrait vague ou réticent sur le chapitre des remaniements de structure, il n'a jamais reproché à son ami congolais de se faire, même involontairement, l'homme de paille du néo-colonialisme. Bien au contraire, il voyait en lui l'adversaire intransigeant de toutes les restaurations d'un impérialisme déguisé. Il ne lui reprochait — et l'on devine avec quelle tendresse — que cette inaltérable confiance en l'homme qui fit sa perte et sa grandeur.

 

« On lui donnait, m'a dit Fanon, les preuves qu'un de ses ministres le trahissait. Il allait le trouver, lui montrait les documents, les rapports et lui disait: « Es-tu un traître? Regarde-moi dans les yeux et réponds. »

 

     Si l'autre niait en soutenant son regard, Lumumba concluait: « C'est bien, je te crois. » — Mais cette immense bonté que des Européens ont appelé naïveté, Fanon la jugeait néfaste en l'occasion : à la prendre en elle-même, il en était fier, il voyait un trait fondamental de l'Africain. Plusieurs fois, l'homme de la violence m'a dit:

 

« Nous, les Noirs, nous sommes bons; la cruauté nous fait horreur. J'ai cru longtemps que les hommes d'Afrique ne se battraient pas entre eux. Hélas, le sang noir coule, des Noirs le font couler, il coulera longtemps encore: les Blancs s'en vont, mais leurs complices sont parmi nous, armés par eux; la dernière bataille du colonisé contre le colon, ce sera souvent celle des colonisés, entre eux. »

 

     Je le sais: le doctrinaire, en lui, voyait dans la violence l'inéluctable destin d'un monde en train de se libérer; mais l'homme, en profondeur, la haïssait. Les divergences et l'amitié de ces deux hommes marquent tout à la fois les contradictions qui ravagent l'Afrique et le besoin commun de les dépasser dans l'unité panafricaine. Et chacun d'eux retrouvait en lui-même ces problèmes déchirants et la volonté de les résoudre.

     Sur Fanon, tout est encore à dire. Mais Lumumba, mieux connu, garde, malgré tout, maint secret. Nul n'a tenté vraiment de découvrir les causes de son échec ni pourquoi le grand capi-[p.20]-tal et la banque se sont acharnés contre un gouvernement dont le chef n'a jamais cessé de répéter qu'il ne toucherait pas aux capitaux investis ni de solliciter des investissements nouveaux.

     C'est à cela que serviront les discours qu'on va lire: ils permettront de comprendre pourquoi, malgré la modération de son programme économique, le leader du MNC était tenu pour un frère d'armes par le révolutionnaire Fanon, pour un ennemi mortel par la Société Générale.

     On lui a reproché de jouer double, triple jeu. Devant un public exclusivement congolais, il se déchaînait; il savait se calmer s'il découvrait des Blancs dans l'assistance et souffler habilement le chaud et le froid; à Bruxelles, devant des auditeurs belges, il devenait prudent, charmeur et son premier souci était de rassurer. Cela n'est point faux, mais on peut en dire autant de tous les grands orateurs: ils jugent vite leur public et savent jusqu'où ils peuvent aller. Le lecteur verra d'ailleurs que si la forme varie d'un discours à l'autre, le fond ne change pas.

     Sans doute, Lumumba a évolué: la pensée politique du jeune auteur de « Le Congo, terre d'avenir, est-il menacé? » — écrit en 1956 — n'est pas celle de l'homme jeune et mûri qui fonde le MNC. Il a pu rêver un moment — nous saurons pourquoi — d'une communauté belgo-congolaise; à partir du 10 octobre 1958, son opinion est faite et déclarée, il n'en changera plus, l'indépendance devient son unique objectif.

     Ce qui varie le plus — en fonction du public — c'est son appréciation de la colonisation belge. Souvent, il insiste sur ses aspects positifs — avec tant de complaisance, parfois, qu'on croirait entendre un colon: mise en valeur du sol et du sous-sol, œuvre éducatrice des missions, assistance médicale, hygiène, etc.

     Ne va-t-il pas une fois, jusqu'à remercier les soldats de Léopold II d'avoir délivré les Congolais des « Sauvages Arabes » qui faisaient la traite des Noirs? Dans ces cas-là, il glisse sur la surexploitation, le travail forcé, les expropriations foncières, les cultures obligatoires, l'analphabétisme délibérément maintenu, les répressions sanglantes, le racisme des colons: il se contente de déplorer les abus de certains administrateurs ou des petits blancs. Et d'autres fois, le ton change, comme dans le discours enregistré du 28 octobre 1959 et, surtout, le 30 juin 1960, dans la fameuse réponse au roi Baudouin :

 

« Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses en-[p.21]-core pour que nous puissions les chasser de notre mémoire..., etc.»

 

     Est-ce le même homme qui parle? Assurément. Ment-il? Certainement pas. Mais ces deux conceptions opposées de l'œuvre « civilisatrice », de la Belgique, s'il nous en découvre tantôt l'une et tantôt l'autre, c'est qu'elles coexistent en lui et traduisent la contradiction profonde de ce qu'il faut bien appeler sa classe.

     L'exploitation coloniale, en dépit d'elle-même, a doté le Congo de structures nouvelles. Pour user des mots admis, on compte, dans les années cinquante, 78 % de coutumiers, paysans soumis aux chefferies, aux luttes tribales, contre 22 % d'extra-coutumiers dont la plupart habite les villes. L'administration a beau mettre son zèle à maintenir la population dans l'ignorance, elle ne peut empêcher l'exode rural ni la prolifération urbaine, ni la prolétarisation ni, au sein des extra-coutumiers une certaine différenciation née des besoins de l’économie coloniale: une petite bourgeoisie congolaise d'employés, de fonctionnaires et de commerçants est en voie de formation. Cette mince « élite» — cent cinquante mille personnes sur quatorze millions s'oppose aux ruraux butés sur leurs rivalités et leurs traditions, commandés par des « chefs» vendus à l’administration, et aux ouvriers, violents parfois mais qui, sans véritable organisation révolutionnaire, n'ont qu'une conscience de classe encore embryonnaire. La position de la « petite bourgeoisie» noire est fort ambiguë, au départ, puisqu'elle croit tirer profit de la colonisation, et que ce profit la met à même de mesurer l’iniquité du système. En vérité ses membres — la plupart fort jeunes, puisqu'elle est, elle-même un produit récent de l'évolution coloniale — sont recrutés par les grandes sociétés ou l'administration; il n'en est pas encore qui soient, à trente ans, petit-bourgeois par naissance.

     Le père de Lumumba est un paysan catholique; dès six ans, il l'emmène aux champs, ce sont les pères passionnistes qui décident que l'enfant ira à l'école; plus tard, à treize ans, ce sont les missionnaires protestants qui le leur souffleront. En tout cela, le rôle du père et de l'enfant semble nul. Émile Lumumba a désapprouvé son fils quand, à treize ans, il est passé à la mission suédoise, mais que pouvait-il faire? Tout s'est décidé en dehors d'eux; les « Monpès» voulaient en faire un, catéchiste, les Suédois plus pratiques veulent lui donner un métier qui lui permette de quitter la paysannerie pour le salariat et de vivre sur son propre sol, dans une des agglomérations-[p.22]-que les Blancs ont fait naître, en auxiliaire des colons.

     Patrice a passé son enfance dans la brousse: on connaît l'abominable misère des paysans noirs; sans les organisations religieuses qui l'ont pris en charge, cette misère serait son lot, son unique horizon. A-t-il tout de suite compris que les Missions sont les agents recruteurs du colonat? Non, sans doute. A-t-il vu que la condition de vie rurale est directement ou indirectement, le produit de l'exploitation coloniale? Non plus: aux environs de sa naissance, l'administration mesure les désavantages de la contrainte trop visible et du travail forcé. Elle cherche à intéresser le paysan à la production, encourage la propriété individuelle.

     Patrice prend la misérable indépendance de son père dans la solitude du paysage congolais pour un état de nature: loin d'en être responsables, les Blancs sont les bons Messieurs qui vont l'en tirer. On a dû, vers ce moment, lui donner d'étranges lumières sur sa situation: la foi chrétienne est la redevance que les jeunes Congolais paient aux Églises qui leur apprennent à lire. Les Pères lui donnaient une ambition farouche de connaître sa misère par les causes et, simultanément, l'envie de s'y résigner. Il a noté cette contradiction, plus tard, dans un poème:

 

« Pour te faire oublier que tu étais un homme

On t'apprit à chanter les louanges de Dieu

Et ces divers cantiques, en rythmant ton calvaire

Te donnaient l'espoir en un monde meilleur

Mais en ton cœur de créature humaine, tu ne demandais guère

Que ton droit à la vie et ta part de bonheur. »

 

     La religion prosterne en même temps qu'elle émancipe. Et puis elle offre le salut: le monde meilleur n'est qu'un alibi mais on est bien forcé d'enseigner qu'on y entrera par le mérite et non pas en fonction de la couleur. Quel que soit l'effort de nombreux prêtres pour le masquer, l'égalitarisme de l'Évangile garde sa valeur dissolvante aux colonies. Il n'agit pas seulement sur les catéchumènes mais sur le missionnaire lui-même, parfois: soit qu'ils aient voulu prévenir un congrès du Parti Socialiste de Métropole, soit par conviction, soit par les deux raisons ensemble, les Missionnaires de Scheut ont approuvé en 1956, le manifeste d'Iléo, un évolué de trente-sept ans qui réclamait l'indépendance — à long terme — du Congo.

     Quand [p.23] Patrice, à dix-huit ans, quitte la brousse pour Kindu où la compagnie Symaf l'embauche à titre de « commis aux écritures », il s'agit en même temps d'un fait très général de l'exode rural et de l'étape capitale d'une « prise de conscience ».

     Un jeune paysan qui a lu Rousseau et Victor Hugo rencontre tout à coup la ville; son niveau de vie se transforme radicalement: il allait à l'école en pagne, il se rend au travail en complet veston; il vivait dans une case, il habite une maison et gagne assez d'argent pour acheter et faire venir Pauline, sa fiancée Mututela, qui devient sa femme. Il travaille frénétiquement. Les Blancs se prétendent surpris de son zèle: les Congolais, disent-ils, sont à l'ordinaire des paresseux. Mais ces colons obtus ne comprennent pas que la fameuse « paresse de l'indigène », mythe entretenu dans toutes les colonies, est une forme de sabotage, la résistance passive d'un paysan, d'un manœuvre surexploités. La frénésie de Patrice, au contraire, le classe pour un temps, dans la catégorie de ceux qu'il appellera plus tard des «collabos ». Ce fils de paysan est, à présent, un « évolué » ; il postule une «carte d'immatriculation » et l’obtient difficilement — ils sont 150 immatriculés sur tout le territoire — grâce à l'intervention des Blancs: cela veut dire qu'il parie pour eux; il a pris conscience de son importance, de celle de la jeune « élite », qui se forme partout. Les « évolués » forment une couche sociale qui s'épaissit lentement et qui est l'indispensable auxiliaire des grandes compagnies et de l'administration.

     Noir, Patrice Lumumba tient son puissant orgueil de ses fonctions, de l'instruction reçue, des livres lus, de la méfiance vaguement déférente dont les Blancs l’entourent. C'est à cette extraordinaire et commune métamorphose qu'il pense quand il expose, plus tard, les bienfaits de la colonisation.

     Mais sa prise de conscience est double et contradictoire: en même temps qu'il jouit de son ascension, de l'estime bienveillante de ses chefs, il connaît qu'il a, dès vingt ans, atteint son zénith. Au-dessus de tous les Noirs, il restera pour toujours au-dessous de tous les Blancs. Bien sûr, il peut gagner davantage, devenir, après un apprentissage, postier de troisième classe, à Stanleyville. Mais quoi? A valeur égale et pour le même travail, un commis belge touchera le double de son salaire; en outre, Lumumba sait après ce foudroyant départ, que le lièvre s'est soudain changé en tortue: il lui faudra vingt-quatre ans pour atteindre la première classe, après quoi [p.24] il y demeurera jusqu'à la retraite. Or, ce rang subalterne est occupé d'emblée par l'Européen qui peut espérer, de là, s'élever aux plus hauts emplois. Dans la Force Publique, il en est de même : un «Nègre » ne peut monter plus haut que le grade de sergent. De même aussi dans le secteur privé. Les Blancs l'ont élevé au niveau qu'ils ont souhaité et puis ils l'y maintiennent: son destin est aux mains des autres. Il éprouve sa condition dans l'orgueil et dans l'aliénation. Il entrevoit, par-delà sa situation personnelle, la lutte de classe nue; il écrira, à trente et un ans:

«Un véritable duel existe entre les employeurs et les employés au sujet des salaires. »

 

 

     Mais le salariat des évolués n'est pas le prolétariat: les revendications de Lumumba se fondent sur la conscience de sa valeur professionnelle — comme celles des anarcho-syndicalistes en Europe, à la fin du siècle dernier — et non sur le besoin qui fonde en tout lieu les exigences des prolétaires et du sous-prolétariat. Vers 1e même temps, il connaît — surtout à Léopoldville — qu'on l'a mystifié: son « immatriculation », si péniblement obtenue, le détache des Noirs, sans l'assimiler aux Blancs. Pas plus que les non-évolués, l'immatriculé n'a le droit d'entrer dans la ville européenne, à moins d'y travailler; pas plus qu'eux, il n'échappe au couvre-feu; il les retrouve quand il fait ses achats, au guichet spécial qu'on réserve aux Noirs; il est victime comme eux, en toute occasion, en tout lieu, des pratiques ségrégationnistes. Or, il faut le noter, le racisme et la ségrégation sont, pour lui, une expérience nouvelle: on fait, dans la brousse, celle du malheur et de la sous-alimentation, on peut deviner la vérité des colonies qui est la surexploitation ; mais le racisme n'apparaît guère, faute de contact entre les Noirs et les Blancs: le paternalisme doucereux des Mission- naires a pu lui faire illusion; les pratiques de discrimination découvrent dans les villes, ce sont elles qui constituent la vie quotidienne du colonisé.

Encore faut-il s'entendre: le prolétariat éreinté, sous-payé, souffre beaucoup plus de la sur exploitation que de la discrimination raciste qui en est la conséquence.

     Quand Lumumba dénonce, le 30 juin 1960:

 

« Le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient, ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou nous loger décemment, ni d'élever nos enfants... » ;

 

il parle au nom de tous. Mais lorsqu'il ajoute:

 

« Nous avons connu qu'il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les [p.25] Blancs et des paillotes croulantes pour les Noirs, qu'un Noir n'était jamais admis dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens; qu'un Noir voyageait à même la coque des péniches, aux pieds du Blanc dans sa cabine de luxe »

 

        c'est la classe des évolués qui s'exprime par sa voix. Et quand il écrit, en 1956, que « l'immatriculation devait être considérée comme la dernière étape d'intégration », il défend les intérêts d'une poignée d'hommes qu'il contribue, par là-même, à couper de la masse.

     De fait, les intérêts de cette élite, créée par les Belges de toute pièce, exigent une assimilation chaque jour plus poussée: égalité des Blancs et des Noirs sur le marché du travail, accès des Africains à tous les postes dans la mesure où ils ont les capacités requises. Ce n'est pas, comme on voit, l'africanisation des cadres qu'il revendique, mais leur semi-africanisation. N'est-il pas à craindre, en ce cas, que les Noirs, admis aux postes supérieurs, soient des complices de l'oppression coloniale ou tout au moins des otages?

 

     Lumumba n'est pas encore conscient du problème. De fait, l'année même où Iléo, dans son manifeste, exige l'indépendance à terme, Patrice en est encore à tracer l'esquisse d'une « communauté belgo-congolaise ». A l'intérieur de cette communauté il demande l'égalité des citoyens. Mais cette égalité, d'ici longtemps, ne jouera qu'en faveur des évolués:

 

 

« Nous croyons qu'il serait possible d'accorder dans un avenir relativement proche, des droits politiques aux élites congolaises et aux Belges du Congo, suivant certains critères qui seront établis par le Gouvernement. »

 

 

     Cependant, Lumumba, dès cette époque, est le contraire de ceux qu'il nommera plus tard des « collabos ». C'est qu'il  éprouve jusqu'au bout la contradiction de sa classe: créée de toute pièce par les nécessités de la colonisation, il sait que les entreprises du capitalisme belge l'ont coupée des masses et qu'elle n'a d'autre avenir que dans le système colonial ; mais, dans le même moment, il a conclu de son expérience urbaine que cet avenir lui est définitivement refusé par les colons et l’administration. La «communauté belgo-congolaise », dans le moment même qu'il la propose, il n'y croit plus: la rigidité du système qui l'a suscité pour mieux l'exploiter, il l'a découverte enfin; aucune réforme n'est concevable par cette seule raison que le colonialisme se maintient par la contrainte et disparaît [p.26] quand il fait des concessions. La seule solution sera révolutionnaire : la rupture, l'indépendance.

     Iléo, nous venons de le voir, l'avait réclamée avant lui. Et Kasavubu, chef de la puissante Abako. Lumumba n'a pas « inventé» l'indépendance; d'autres lui en ont découvert la nécessité. S'il en fut pourtant le promoteur et le martyr, c'est qu'il la voulait complète et plénière sans que les événements lui aient donné la possibilité de la réaliser. De fait, la plupart des organisations nationalistes se forment nécessairement dans un cadre régional: Le PSA s'établit au Kwango-Kwilu, le CEREA au Kivu: ils parviennent — difficilement —à concilier les ethnies mais, par cette raison même, ils ont du mal à s'étendre au-delà des provinces. Leur nationalisme — quand il existe — est en fait un fédéralisme: il rêvent d'un pouvoir central très limité dont la principale fonction serait d'unir des provinces autonomes. A Léopoldville, les choses vont plus loin encore: la supériorité numérique des Bakongo permet à l'Abako d'être tout à la fois un parti régional et ethnique. Pour ne considérer que ce dernier cas, il résulte de là une double conséquence: l'Abako est un mouvement puissant mais archaïque; société secrète et parti de masse, tout ensemble, ses principaux chefs sont des évolués mais qui ne sont pas coupés du peuple parce qu'ils en ont repris la reven-dication fondamentale: indépendance immédiate pour le Bas-Congo. Kasavubu, le premier d'entre eux, est un personnage ambigu, secret, dont on pourrait dire tout à la fois qu'il a su, bien que recruté par l'administration, rester en contact direct avec sa base ethnique et qu'il n'a jamais eu ni les moyens, ni l'occasion, ni la volonté de s'élever jusqu'à la conscience claire de sa propre classe: séminariste dans la foi, puis instituteur, il est uni aux Bakongo par un lien obscur, messianique; il est leur chef religieux, leur roi, la preuve vivante qu'ils sont le peuple élu. Élu président du Congo indépendant, il vivra tout à coup dans la contradiction la plus entière: son office lui commande de préserver l’unité nationale — en particulier contre la sécession katangaise qui risque de ruiner le Congo — son peuple réclame de lui qu'il soit lui-même sécessionniste: et restaure — en reprenant au Congo français quelques territoires - l'antique royaume kongo. Incapable de dominer la situation, il oscillera d'un fédéralisme anarchique à un centralisme dictatorial, appuyé sur la force militaire. Surtout, il fera [p.27] le jeu de l'impérialisme, inconsciemment d'abord et puis très consciemment: il ne s'agit point ici de psychologie mais de détermination objective: séparatiste en son essence, l'Abako, après l'indépendance, devait ruiner l'œuvre des nationalistes au profit des puissances étrangères. Au moment où Lumumba s'éveille à la conscience nationale, par contre, avant l'indépendance, ce mouvement confus, à la fois obscurantiste et révolutionnaire, a fait plus qu'aucun parti pour la libération du Congo. Dès 1956, il répondait au manifeste d'lléo, aux réflexions de Lumumba sur « la communauté » en réclamant l'indépendance immédiate et la nationalisation des grandes entreprises. On aurait pu croire qu'il avait un programme révolutionnaire et socialiste ou, à tout le moins, que les revendications de la base parvenaient jusqu'au sommet: mais non, la suite l'a bien prouvé. Il ne s'agissait que d'une surenchère: il fallait que l'Abako fut le plus radical des partis. En vérité, il l'était: en ce sens que les Bakongo représentent 50% de la population noire, à Léopoldville, et qu'ils fournissent la ville de sa main-d'œuvre non-qualifiée. Disciplinés, on peut les mobiliser à chaque instant, par des mots d'ordre clandestins: ce sont eux qui font les grèves, les campagnes de désobéissance; que leurs chefs interdisent de voter, pas un n'approche des urnes. Ce sont eux aussi qui - sur des ordres précis ou malgré des interdits rigoureux? la question reste sans réponse — ont fait les émeutes de janvier 1959. Les évolués n'avaient aucun pouvoir sur les masses — sauf au Bas-Congo — leur nombre et leur mode de vie les rendaient incapables de passer à l'action directe. Il faut reconnaître qu'ils ont eu peu de poids dans les événements de janvier 1959. En vérité, c'est la crise économique, cette récession coloniale qui touche durement la Métropole, et l'agitation des masses prolétarisées dont le niveau de vie se détériore sensiblement, c'est cela — joint aux maladresses de l'administration — qui a décidé le gouvernement métropolitain à donner brusquement au Congo son indépendance, c'est-à-dire à troquer — avec l'approbation des grandes compagnies — le régime colonial contre un néo-colonialisme.

     Lumumba n'a pas fait la révolution congolaise; sa situation d'évolué coupé du prolétariat urbain et davantage encore des campagnes lui interdisait de recourir à la violence: sa résolution — il s'y tint jusqu'à la mort —   d'être un « non-violent » a pour origine, beaucoup plus qu'un principe ou qu'un [p.28] trait de caractère, une reconnaissance lucide de ses pouvoirs. Dès 1956, il est, à Stanleyville, l'idole des foules. Mais une n'est pas un leader, à la façon de N'Krumah qu'il admire, et moins encore un sorcier comme ce Kasavubu qui l'inquiète. Il le sait: il sait qu'il peut convaincre un auditoire, avec ce don qu'il a de parler n'importe où, à n'importe qui et cette culture qu'il a reçue des Belges et qui se retourne contre eux; mais il faut d'autres dons que la parole pour donner le pouvoir de lancer des hommes, les mains nues, contre des mitraillettes. Pourtant, c'est lui qui va capter la Révolution au passage, la marquer de son sceau, l'orienter. Pourquoi? Parce que sa condition d'assimilé et la nature de son travail lui permettent de s'élever jusqu'à l'universalité. Il a connu la brousse, les petites agglomérations urbaines, les grandes villes de province et la capitale: il a, dès dix-huit ans, échappé au provincialisme. Ses lectures et l'enseignement chrétien lui ont donné une image de l'homme, encore abstraite mais dégagée du racisme: il est frappant que, dans ses discours, il explique la situation du Congo par des références constantes à la Révolution française, à la lutte des Pays-Bas contre les Espagnols. Et bien entendu, il y a dans ces allusions quelque chose comme un argument ad hominem: comment pourriez-vous, Blancs, empêcher les Noirs de faire ce que vous avez fait? Mais, au-delà de ces intentions polémiques, il se réfère à un humanisme de principe qui ne peut pas ne pas être l'idéologie des évolués: c'est au nom de l'homo faber, en effet, que ceux-ci réclament l'égalité des Belges et des Congolais sur le marché du travail. Ce concept universel place Lumumba d'emblée au-dessus des ethnies et du tribalisme: il permet à cet errant de profiter de ses voyages et de déchiffrer les problèmes locaux en fonction de l'universel. C'est sous cet angle de vue qu'il saisira — par-delà les diversités des coutumes, les rivalités et les discordes — l'unité des besoins, des intérêts, des souffrances. L'administration l'a placé au-dessus du niveau commun: c'est l'isoler, sans aucun doute, mais c'est aussi lui permettre de comprendre la condition du Congolais dans sa généralité. Désormais, quel que soit l'auditoire, il ne cesse d'affirmer l'unité de sa patrie: ce qui divise les hommes, ce sont des vestiges d'un passé pré-colonial soigneusement conservés par l'administration; ce qui les unit, négativement aujourd'hui, c'est un certain malheur commun, plus profond que les traditions et les coutumes puis-[p.29]-qu'il les attaque aux sources de la vie par le surtravail et la sous-alimentation; bref, c'est la colonisation belge qui crée la nation congolaise par une agression perpétuelle et omniprésente.

     C'est vrai et c'est faux. La colonisation unifie mais elle  divise au moins autant: non seulement par calcul et machiavélisme — ce ne serait rien — mais par la division du travail qu'elle introduit et les couches sociales qu'elle crée et stratifie. Les liens socio-professionnels tendent à l'emporter, dans les villes, sur les liens tribaux, mais, à mieux regarder, les divisions, selon l'emploi, le niveau de vie et l'instruction, se surajoutent aux divisions ethniques à J'intérieur des quartiers noirs. A quoi il faut ajouter les conflits qui opposent les premiers en date des urbanisés aux derniers. Le prolétariat des champs n'est pas celui des villes et surtout, les « coutumiers » ruraux dirigés par une chefferie conservatrice et, le plus souvent, vendue aux Européens n'entrent pas dans les vues des citadins évolués. Mais la petite-bourgeoisie naissante doit nécessairement commettre l'erreur de la bourgeoisie française au temps de la Révolution: en face d'un prolétariat sans organisation, aux revendications confuses et d'une paysannerie dont elle est issue et dont elle croit connaître les aspirations, elle se prend pour la classe universelle; la seule différenciation dont elle veut tenir compte ne ressortit pas de l'économie: les évolués se définissent eux-mêmes, selon le vœu de l'administration coloniale, par leur degré d'instruction; la culture qu'ils ont reçue, c'est leur orgueil et leur substance fa plus intime: elle leur impose, pensent les meilleurs, le devoir rigoureux de conduire leurs frères analphabètes des camps et de la brousse vers l'autonomie ou l'indépendance. Je dis que cette illusion est inévitable: comment Lumumba — qui allait à l'école des « Monpès » en pagne et qui gardera jusqu'à sa mort des attaches paysannes — pourrait-il se tenir vraiment pour le représentant d'une classe nouvelle; s'il vit mieux, c'est par son mérite, tout simplement. Le mot abject et fort adroitement choisi d'évolué masque la vérité: une petite couche de privilégiés se prend pour l'aile avancée des colonisés. Tout conspire à tromper Lumumba: en août 1956, les revendications des évolués furent soutenues, lors de l'assemblée générale de l'APIC[1], par l'unanimité des délégués. Il voit dans cet [p.30] accord des masses et de l'élite un signe de l'unité profonde de Congolais. A la lumière des événements nous comprenons aujourd'hui qu'il s'agissait d'une entente abstraite: les masses indigènes sont fières de leurs « évolués » qui font la preuve pour tous qu'un Noir, pourvu qu'on lui en offre l'occasion, peut égaler ou surpasser un Blanc; elles appuient les exigences de l'élite privilégiée — surtout en paroles et par des applaudissements — parce qu'elles y voient une prise de position radicale de l’exploité en face de l’employeur: c'est un exemple et un symbole; à partir de là, les délégués peuvent envisager une radicalisation des revendications ouvrières. Mais celle-ci, quand les circonstances la produiront, aura pour effet de briser net l’alliance des masses et de la petite bourgeoisie. Lumumba s'y est trompé, mais cette inévitable erreur a eu des conséquences positives; pour tout dire, il a eu raison, historiquement, de la commettre. C'est elle qui lui a permis d'affirmer avec tant de force que l'unité seule permettrait au Congo d'obtenir l'indépendance. Cette formule, si souvent répétée, est d'ailleurs parfaitement juste à la condition d'ajouter que le mouvement unitaire doit venir de la base et déferler sur le pays en ras de marée. Pour le malheur du Congo, les divisions sociales, la timidité des revendications, l'absence d'appareil révolutionnaire issu des masses et contrôlé par elles ont rendu, rendent encore ce déferlement impossible: ce sera l'histoire de la décade prochaine. Lumumba, écouté partout dans l'enthousiasme, pouvait croire que les masses suivraient les évolués jusqu'au bout. Cette unité qu'il tenait à la fois pour déjà réalisée et toute à faire, à demi moyen, fin suprême à demi, c'était, à ses yeux, la Nation elle-même. La Nation: le Congo s'unifiant par la lutte qu'il mènerait pour son indépendance. Mais le futur Premier Ministre ne pousse pas la naïveté jusqu'à croire que ce rassemblement se ferait dans la spontanéité. Il pose simplement ce principe négatif: l'administration divise pour régner, le seul moyen de lui faire perdre sa puissance est de supprimer partout les divisions qu'elle a créées. Il faut en finir avec le tribalisme, avec le provincialisme, avec les conflits artificiels et les cloisons étanches qu'elle maintient. La démocratie, oui. Mais qu'on n'aille pas la confondre, comme Iléo, avec un fédéralisme. Quelle que soit l'intention, si minime que soit l'autonomie régionale qu'un parti réclame, c'est le ver dans le fruit, elle gâtera tout, « impérialisme l'exploitera sur-[p.31]-le-champ. Lumumba comprend que l'Abako sera pendant quelque temps un remarquable outil pour renverser le colonialisme et qu'elle risquera plus tard d'être te meilleur instrument pour le restaurer. Postier, son travail l'intègre à l'administration coloniale et lui permet d'en découvrir le caractère principal: la centralisation. Cette découverte lui est d'autant plus facile que le hasard a fait de lui un rouage du système centralisé des communications. Les Postes étendent leur réseau à toutes les provinces, à la brousse même; par elles, les ordres du gouverneur sont transmis aux gendarmeries locales, à .la Force Publique. La nation congolaise, si elle doit un jour exister, devra sa cohésion à un pareil centralisme: Patrice rêve d'un pouvoir synthétique de rassemblement, agissant partout, imposant partout la concorde, la communauté d'action, recevant des informations des bourgs les plus lointains, les concentrant, basant sur elles l'orientation de sa politique et renvoyant par le même chemin, jusque dans les hameaux, les informations et les ordres à ses représentants: Le gouvernement atomise les colonisés et les unifie de l’extérieur, en tant que sujets du roi. L'indépendance ne sera qu'un mot si l'on ne substitue à cette cohésion par le dehors une totalisation par l’intérieur. L'administration belge ne peut être remplacée que par un parti de masse, omniprésent, comme elle, démocratique — cela veut dire: issu du peuple et contrôlé par lui. Mais d'autant plus autoritaire que — aussi longtemps du moins que le Congo libre ne se sera pas donné ses institutions — lui seul aura la charge de défendre la Nation contre les effets encore virulents d'une atomisation pratiquée pendant quatre-vingts ans.

     Lumumba est si conscient des périls, qu'il souhaite remplacer l'inutile multiplicité des mouvements nationalistes par un parti unique. Sur ce projet, nous avons peu de renseignements. On sait toutefois qu'il s'agissait d'un parti à l'africaine: non pas, comme le Parti Communiste d'URSS, un organe restreint qui coopte ses nouveaux membres, mais la population entière, hommes et femmes, chacun devenant en même temps citoyen et militant. Il craignait que l'opposition, si elle devait rester à l'extérieur du parti, ne conduisit à quelque séparatisme, donc à la mort du Congo. A l'intérieur, il ne l'eût pas refusée. Il a souvent répété que les discussions y seraient franches et libres. Ce qu'il n'a pas dit, mais qui va de soi, comme en tous les cas d'extrême urgence, c'est que les minorités, après les [p.32] votes, seraient contraintes d'adopter le point de vue des majorités et que l'opposition, chaque fois dissoute pour renaître ailleurs, à propos d'autres problèmes, ne représenterait, en somme, que le libre exercice du jugement de chacun dans la circonstance présente et serait privée de moyens de se constituer une mémoire, de se structurer comme un parti dans le parti.

     Il attachait moins d'importance — en tout cas pour les premiers temps de l'indépendance — à l'élaboration d'un programme économique et social qu'à cette fonction primordiale du parti, griffe étreignant le Congo à la place de la vieille serre coloniale: empêcher à tout prix l'effritement du pays. Mais ce souci même avait des motifs économiques: il n'ignorait rien des manœuvres de la Conakat et n'avait aucun doute sur ce qui résulterait de la sécession katangaise. Ainsi ce jacobinisme politique s'inspirait, au fond, d'une connaissance pratique des réalités congolaises. Tout ce qui s'est passé par la suite, ses discours prouvent qu'il le prévoyait: sa seule erreur fut de croire qu'on pouvait conjurer le désastre par la création d'un grand parti moderne qui remplaçât en temps voulu la force coercitive de l'occupant.

     On sait que la Métropole servit, bien malgré elle, de lien de rencontre à des Congolais d'ethnies différentes. Ce fut l'occasion de l'Exposition universelle. L'unité de leurs oppresseurs blancs fait découvrir négativement à ces Noirs isolés dans Bruxelles leur unité d'opprimés, plus forte, croient-ils, que leurs divisions. De fait, en Belgique, les Congolais n'ont conscience que de ce qui les rapproche. Au retour, ils conservent l'abstraite espérance de souder les colonisés, d'où qu'ils viennent, en un parti supra-ethnique. Ce parti, Lumumba, seul, est qualifié pour le fonder. Ce sera le MNC. Mais la composition du mouvement révèle bientôt sa nature: il est universaliste, par delà les ethnies et les frontières, parce que ses militants sont des universalisés, en un mot, c'est le mouvement des évolués; on lui trouvera des militants un peu partout et sans trop de peine — au moins dans les villes — parce que l'administration et les grandes compagnies ont réparti partout les fonctionnaires et les employés qu'elles ont forgés. Mais le rêve de faire un parti de masse s'effondre: c'est tout au plus un parti de cadres et d'agitateurs. La faute n'en est à personne: il n'en pouvait être autrement; le MNC, c'est la petite bour-[p.33]-geoisie congolaise en train de découvrir son idéologie de classe.

     Lumumba est le plus radical: lucide et aveugle, tout ensemble, s'il ne voit pas de conditionnement social et !'impossibilité présente de son unitarisme, il comprend fort bien au contraire que les problèmes du Congo sont ceux de l'Afrique entière; mieux: son pays ne trouvera la force de survivre à l'indépendance que dans le cadre d'une Afrique libre. Il assiste, comme représentant du MNC, à la conférence d'Accra. Il y prend la parole et commente en ces termes ce besoin unitaire qui naît un peu partout sur le continent et dont la réunion d'Accra est l'effet direct:

 

« Cette conférence... nous révèle une chose: malgré les frontières qui nous séparent, malgré nos différences ethniques, nous avons la même conscience, la même âme qui baigne jour et nuit dans l'angoisse, les mêmes soucis de faire de ce continent africain un continent libre, heureux, dégagé de l'inquiétude, de la peur et de toute domination colonialiste. »

 

     Remplacez Afrique par Congo, continent par nation, vous retrouverez les phrases qu'il répète tous les jours, dans toutes les provinces de son pays: c'est que le Congo lui paraît un condensé de toutes les différences qui perpétuent les séparatismes africains : on y trouve des frontières provinciales, des conflits ethniques et religieux, des différenciations économiques tant verticales (strates sociales) qu'horizontales (répartition géographique des ressources). Il n'y a donc à ses yeux qu'une seule tâche: lutter pour l'indépendance, c'est lutter pour l'unité nationale. Mais, du même coup, pour l'Afrique libre; inversement — il le précisera plus tard — tout ce qui hâte l'intégration des États multiples en une seule fédération avance l'heure où les derniers colonisés se débarrasseront de leurs derniers colons. La suite des événements montre qu'il avait sur ce point une idée pratique et fort nette: les États parvenus à l'indépendance doivent aider, par tous les moyens, les pays encore asservis à rejeter toutes les tutelles. On sait qu'il demandera, deux ans et demi plus tard, quand il sentira que la frêle République congolaise est en passe de se désagréger, l'appui des troupes ghanéennes. S'il eût gagné la partie, nul doute que le Congo eût aidé l'Angola, tous les pays voisins: le panafricanisme déclaré de Lumumba lui a valu quelques-uns de ses plus redoutables adversaires, les Blancs de la Rhodésie, de !'Afrique du Sud et, plus sournoisement, les conservateurs [p.34] anglais. Le Congo panafricain, c'eût été d'abord un exemple, un ferment dans tous les cœurs encore asservis. Mais surtout, ce grand pays eût fourni de cent manières les soutiens les plus efficaces aux organisations révolutionnaires des pays voisins.  Non pas uniquement par fraternité mais aussi parce que c'était la seule politique africaine qui s'imposât: libéré, le Congo restait environné d'ennemis mortels; il fallait que les Noirs brisent leurs chaînes, en Rhodésie, en Angola, qu'ils renversent le gouvernement néo-colonialiste de Youlou — ou bien qu'ils retombent au Congo dans l'esclavage. Ce que Lumumba laisse entendre — mais nous savons qu'il l'a compris sur-le-champ— c'est que l'indépendance congolaise n'est pas un aboutissement mais le début d'une lutte à mort pour conquérir la souveraineté nationale. On peut obtenir le départ des Belges par une organisation intérieure; quand ils seront partis, le péril ne sera conjuré que par une politique extérieure, la jeune nation ayant pendu ses maîtres sans avoir trouvé les moyens d'exercer sa liberté, sera contrainte de s'appuyer sur les États moins jeunes et déjà parvenus à la souveraineté, il faudra qu'elle appuie les mouvements nationaux dans les colonies qui l'entourent. Par cette raison, Lumumba, dans son intervention d'Accra, souligne le conditionnement réciproque des deux objectifs que la conférence a finalement dégagés et qui, à juste titre, n'en font qu'un seul dans son esprit:

 

« La lutte contre les facteurs internes et externes qui constituent un obstacle à l'émancipation de nos pays respectifs et à l’unification de l'Afrique. »

 

     Il est toutefois trop engagé dans la lutte politique de libération pour insister sur l'aspect fondamental du panafricanisme: que l'Afrique ne peut se faire sans produire pour elle-même un marché africain. L'organisation d'un marché commun à l'échelle du continent noir implique d'autres problèmes et d'autres luttes: il n'est pas temps encore, pour le MNC, de les envisager. II n'est pas temps non plus de découvrir et de dénouer la mystification que recouvre, en maint pays — par exemple au Congo français — le mot prestigieux d'indépendance: d'autant moins que De Gaulle, en le prononçant à Brazzaville, la même année, a suscité dans la colonie belge un véritable enthousiasme et rallié d'un coup les plus hésitants à la revendication maximaliste. N'importe: ce qui manque à Lumumba, c'est une connaissance approfondie des nouvelles nations et de leurs infrastructures: faute de quoi il apprendra trop tard que cer-[p.35]-tains États noirs sont, par constitution, des ennemis jurés de l'indépendance congolaise. Surtout, formé par l'oppression la plus dure et la ségrégation la plus abjecte, il n'a pu concevoir d'autre adversaire que le vieux colonialisme, antique machine si raide qu'il faut qu'elle écrase ou qu'elle craque. C'est contre lui qu'il se prépare à combattre: de fait, il est là, représenté par le petit colonat, par l'administration. Mais le leader noir ne soupçonne pas que cet ogre, encore si vif et si méchant, est, en réalité, déjà mort; que les gouvernements impérialistes et les grandes compagnies ont décidé, en face de la crise coloniale, de liquider les formes classiques de l'oppression et les structures ossifiées, nuisibles, qui se sont établies au cours du siècle précédent. Il ne sait pas que les anciennes métropoles veulent confier le pouvoir nominal à des « indigènes » qui, plus au moins consciemment, gouverneront en fonction des intérêts coloniaux; il ne sait pas que les complices ou les hommes de paille sont désignés d'avance en Europe, qu'ils appartiennent tous à la classe recrutée et formée par l'administration, à la petite bourgeoisie d'employés et de fonctionnaires, à sa propre classe. Cette ignorance va le perdre. Il est de l'élite, c'est vrai, donc coupé des masses qu'il est censé représenter : ses militants sont tous des petits bourgeois: c'est avec eux, s'il gagne, qu'il formera le premier gouvernement.

     Mais son intelligence et son dévouement profond à la cause africaine font de lui un Robespierre noir. Son entreprise est à la fois limitée — politique, d'abord, le reste viendra en son temps — et universelle. Les «Monpès » l'ont arraché au monde coutumier des non-évolués; il s'est même, au départ, grisé par son jeune savoir, fait le porte-parole de l'élite, il a réclamé pour elle l'intégration complète. Mais l'universalisme, en lui, a fini par tout emporter. Sans doute, est-ce un principe idéologique de sa classe. Et, nous l'avons vu, une illusion d'optique.

     Mais cet humanisme qui, chez les autres, masque la particularité des intérêts de classe, il en a fait sa passion personnelle; il s'y dévoue tout entier, il veut rendre aux sous-hommes de la surexploitation coloniale leur humanité natale. Bien sûr, cela ne se fait pas sans un remaniement de. toutes les structures, bref sans réforme agraire et sans nationalisation: sa formation de démocrate bourgeois l'empêche de discerner la nécessité de cette restructuration fondamentale. Ce n'est pas si grave: comment l'eût-il découvert en l'absence d'organisations pro-[p.36]-létariennes canalisant et clarifiant les revendications politiques? Eût-il gardé plus longtemps le pouvoir, les hommes et les circonstances l'eussent mis au pied du mur: néo-colonialisme ou socialisme africain. N'ayons aucun doute sur le choix qu'il eût fait. Malheureusement, en fondant le MNC, en prenant des contacts avec les leaders des autres partis — c'est-à-dire avec d'autres évolués — il mettait en place, sans le moindre soupçon, les éléments les plus actifs de sa propre classe, c'est-à-dire des hommes que leurs intérêts communs et particuliers disposaient depuis longtemps à le trahir, qui, dès les premiers jours de juillet 1960, considérèrent qu'il les avait trahis. De fait, le conflit qui l'opposa à ses ministres, à la minorité du Parlement, n'a pas d'autre origine: ces petits bourgeois voulaient constituer la petite bourgeoisie en classe dirigeante — ce qui revenait objectivement à se rapprocher des puissances impérialistes; il se voulait guide, ne se croyait d'aucune classe, refusait, dans son zèle centralisateur, de prendre au sérieux les différenciations d'origine économique ni plus ni moins que les divisions tribales: le parti unique ferait sauter ces barrières comme les autres et concilierait tous les intérêts. Il se peut d'ailleurs qu'il ait eu, plus ou moins clairement, le projet de réorganiser l'économie par étapes et qu'il ait, par prudence, tenu ses intentions secrètes. On l'en soupçonnait en tout cas: et ce n'est pas seulement l'affaire des avions russes qui l'a fait taxer brusquement de communisme. Les plus avisés des parlementaires et des ministres craignaient certainement que son jacobinisme ne s'achevât en socialisme par la vertu même de son humanisme unitaire. Ce qui importe, en tout cas, c'est qu'il a mis sa classe au pouvoir et qu'il se disposait à gouverner contre elle. Pouvait-il en être autrement? Non: le prolétariat, pendant les dernières années de la colonisation, n'a pas fait un acte qui pût l'imposer à ces petits bourgeois comme un interlocuteur valable./...

 

(Cliquez ici pour voir la suite de l'artcle)

 


* Le texte que nous avons le privilège de présenter aujourd'hui à nos lecteurs est celui que l'auteur de l'Être et le Néant a accepté d'écrire en préface au livre qui va paraître incessamment aux éditions « Présence Africaine »

[1] . APIC : Association du Personnel Indigène de la Colonie



24/10/2011
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