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Islamisme et dérives terroristes

 

 

islamisme et dérives terroristes

 (Article publié dans la Revue "Espace scientifique n° 004, Février-mars - avril 2005)

 

Pour aborder la question préoccupante du début de ce millénaire, le terrorisme islamique et la guerre déclenchée par les nations occidentales pour le combattre (problématique annoncé dans l’article «Dérive de l’Islamisme : ça n’arrive pas qu’aux autres », paru dans "Espace scientifique" — E. S. — n° 00 de janvier-mars 2003 ), il nous a fallu dans la lancée, produire au préalable une série d’articles afin de permettre de comprendre ce que c’est que l’Islam, le grand schisme survenu au sein de la communauté musulmane à la disparition du Prophète et qui a aboutit à l’instar de ce qu’a connu le Christianisme, son aîné dans l’apparition des religions révélées (avec l’affrontement entre les églises romaine et protestante),  à la cristallisation des oppositions au  sein de deux grandes obédiences que sont le « Sunnisme » et le « Chiisme » (voir «Comprendre le schisme au sein de la communauté originelle musulmane » article paru dans  E.S. n° 001 de  octobre-décembre 2003)  et les différentes écoles juridiques qui firent leur apparition au sein de  chacune d’elles (voir  « Regard sur les écoles juridiques musulmanes », article publié dans E.S. n° 002 de de janvier-Mars 2004) et l’aspect de la spiritualité islamique, le soufisme, très souvent ignoré du plus grand nombre et qui donne une dimension de tolérance et d’acceptation à la différence à l’Islam ( voir  « Le Soufisme : la dimension spirituelle de l’Islam », article paru dans E.S. n° 003 de novembre-décembre 2004).

Parallèlement à cette préoccupation sur l’Islam, nous avons entrepris des études sur l’histoire du Protestantisme, les conditions de son avènement et de son expansion, son éthique en opposition avec celle du Catholicisme, son implantation et son développement au Burkina Faso en relation avec la décommunautarisation de nos sociétés qu’elle favorise puissamment.

Ces études sur le « Protestantisme » sont en voie de publication dans d’autres revues.

Aujourd’hui, nous sommes à même d’aborder la question de l’ « islamisme » et ses dérives terroristes.

Que recouvre ce terme d’« islamisme » ? Qu’est-ce qui explique le « terrorisme islamique » et qui fait son originalité lorsque l’on sait que le terrorisme est un phénomène récurent à travers le monde et à travers l’histoire,  au point où il est devenu la question posée et à résoudre du début de notre millénaire ?

Notre pays à majorité musulmane et qui connaît le réveil du prosélytisme en matière de religion surtout à  travers le « Wahhabisme » et le « Protestantisme » sera-t-il à couvert des dérives fondamentalistes qui sont sources de terrorisme et de guerres civiles, en tout cas de discordes sociales ?

Telles furent nos préoccupations en entreprenant ces différentes études et que le présent article vient clore.

Le XXIe siècle est devenu en effet « religieux », selon les attentes de Malraux. Il est devenu religieux, non dans le sens d’une communion universelle entre les hommes, non dans le sens d’un dialogue de civilisations, mais il l’est devenu plutôt et hélas, dans  le sens de la confrontation de deux fondamentalismes religieux (l’une musulmane dans son orientation  « wahhabiste » et l’autre chrétienne dans son orientation « protestante ») et qui s’incarne dans deux personnages antithétiques, pour l’un dans Oussama Ben Laden et dans l’autre, dans G.W. Bush.

Ce qui est inquiétant dans cette confrontation, c’est qu’elle prend, sur le plan international, des allures de confrontations de deux civilisations et au sein des frontières nationales elles alimentent les luttes pour le pouvoir (l’Afrique n’y échappe, au regard de ce qui se passe au Nigeria et en Côte d’Ivoire, pour ne citer que ces deux pays).

Mais avant de rentrer de plein pied dans le sujet il convient de s’accorder sur le contenu des concepts. Pour se comprendre et éviter des malentendus il faut s’accorder sur le sens des mots.

 

 

1. Discussion de concepts

Le phénomène de l’ « islamisme radical » est abordé aujourd’hui sous diverses dénominations : « fondamentalisme », « intégrisme » musulman ou les deux termes associés, « intégrisme fondamentaliste ».

Et lorsqu’on parle du terrorisme perpétré par des groupes « islamistes », on a l’impression que ce terme n’a été inventé que pour ce but.

Historiquement, ces notions  sont apparues en Europe et aux  États-Unis au XIXe siècle (en ce qui concerne l’«intégrisme ») et début du XXe siècle (pour le « fondamentalisme ») et au sein du christianisme.

Ces termes ont donc une histoire.

Leur transposition dans une autre époque et, a fortiori, dans la sphère d'une autre religion comme l’Islam, nécessite quelques précisions.

Il faut toujours avoir à l’esprit que le Christianisme et l’Islam puisent toutes deux aux mêmes sources : la révélation et la prophétie juives d’un côté, la philosophie et la science grecques de l’autre.

 

1.1. « Intégrisme » et « fondamentalisme »

L’ « intégrisme » apparaît en Espagne vers 1895, puis à Rome vers 1908.

Une école de pensée fit jour au sein de l’Église romaine et qui entendait examiner les données de la foi à la lumière des sciences et de manière autonome. Ce courrant de pensée fut connu sous l’appellation de « modernisme ».

Malgré que le pape Pie X ait condamné en 1907, dans son encyclique « Pascendi » le « modernisme », il se constitua face à ce courant, un autre courant regroupant des catholiques se disant des catholiques « intégraux » qui entendaient défendre l’intégralité de la foi sur la base de la « tradition » (constituée par les Écritures saintes et leur interprétation telle que fixée avec autorité par les pères et les docteurs de l'Église, les divers conciles et les papes). Ils furent à leur tour qualifiés d' « intégristes ».

L’ « intégrisme » est donc une  « attitude et disposition d'esprit de certains croyants qui, au nom d'un respect intransigeant de la tradition, se refusent à toute évolution ».(Petit Larousse)

Quant au « fondamentalisme », il trouve ses origines dans le regain religieux (second Réveil) connu sous le nom de « revivalisme », qui caractérisa les États-Unis aux XVIIIe et XIXe siècles et qui jusqu’au milieu du XIXe siècle, avait gagné presque toutes les confessions protestantes.

Là aussi, c’est suite à l'apparition d’un « modernisme théologique » au cours du XIXe siècle,  qui se manifesta par la lecture historique et scientifique de la Bible, que par réaction se créa un mouvement se voulant « fondamentaliste » regroupant les défenseurs de l'orthodoxie.

Ce terme par la suite fut réservé aux adeptes les plus inflexibles, ceux plus modérés préférant reprendre l'ancienne appellation d'évangélistes qui avait servi d'abord à distinguer les luthériens des Églises réformées (calvinistes).

C’est à la fin de la seconde Guerre mondiale, que l’évangélisme se  constitua comme une forme modérée de ce fondamentalisme en devant un courant important du protestantisme américain.

Le fondamentalisme en tant que mouvement conservateur repose sur l’infaillibilité de la Bible  et rejette toute interprétation historique en fonction des connaissances scientifiques contemporaines telle la théorie darwiniste de l'évolution, qui contredit sa lettre.

Dans plusieurs États du Sud (le Tennessee, par exemple), les fondamentalistes réussirent  à faire adopter une législation interdisant d'enseigner la théorie de l'évolution dans les écoles publiques.

Par la suite, une instance fondamentaliste internationale fut fondée en 1948 et installée à Amsterdam, le Conseil international des Églises chrétiennes regroupant quarante-cinq (45) confessions réparties dans dix-huit (18) pays.

Ainsi, on peut définir le fondamentalisme protestant comme étant la tendance de certains adeptes à revenir à ce qu'ils considèrent comme fondamental, originel. C’est un  mouvement conservateur qui n'admet qu'une interprétation littérale de l'Écriture et s'oppose à toute lecture historique et scientifique de celle-ci.

Tous ces deux concepts sont apparus pour caractériser le refus de toute interprétation moderne des Écritures saintes et d’une volonté de retour aux sources. Mais, le « fondamentalisme » à la différence de l’« intégrisme » dans leur commun attachement à la lettre de la Bible, rejette en plus les dogmes figés de la tradition et, par la même, toute médiation d'une autorité religieuse — clergé, Église, docteurs de la loi — qui fixe les canons d'interprétation entre le croyant et le texte révélé.

L’un est lié à la période où l’institution de l’Église et celle de l’État se confondaient et l’autre à leur séparation. Tous deux sont par conséquent entaché d’une dimension politique qui se mêle au religieux.

Tous deux sont nourris par le fanatisme ( Le mot vient de fanum, qui signifie « temple » en latin. Il désigne donc une attitude religieuse. Il y a dans le fanatisme une notion d'excès : le fanatique est "animé d'un zèle outré pour la religion", selon Littré.) qui dispose à un zèle aveugle et intransigeant pour une doctrine, une opinion et qui est un concept plus ancien qui remonte au XVIIIe siècle que l’on peut utiliser pour caractériser l’attitude des épigones aussi bien en religion qu’en politique

 Aujourd’hui, avec ce qui se passe dans le monde, ce sera s’adonné à la casuistique que d’essayer d’établir un distinguo entre « intégrisme » et « fondamentalisme ». Le politique ayant envahi le champ du religieux, la frontière entre religion et politique est aujourd’hui difficile à délimiter.

Aussi pour nous  la différence entre « intégrisme » et « fondamentalisme » est du même ordre qu’entre « mondialisation » et « globalisation », selon que l’on se situe dans la perspective historique de l’Europe ou celle de l’Amérique du Nord.

Dans la perspective historique globalisante, celle de l’Occident, l’utilisation de l’un ou l’autre terme, est indifférent et porte à même conséquence.

Les « fondamentalistes-intégristes » musulmans à l’instar des sectes protestantes doivent leur nom à leur opposition doctrinale et d’interprétation des écritures saintes.

Tout comme les sectes protestantes, ils sont apparus comme un courant de contestation de l’ordre social et des pratiques en vigueur : dérive des clercs, considérés comme des apostats.

Tous deux prêchent le retour « aux valeurs et aux usages authentiques ».

Le « fondamentalisme-intégriste » musulman actuel « prêchent le retour à un Islam authentique, l’abolition des codes de lois et des usages empruntés à l’Occident et la restauration de la charia, la sainte loi de l’islam, comme seule et unique loi du pays.

L’ « islamisme »  ou « islam radical » (« la doctrine de l'islam à la racine » : voir Bruno Etienne. 1987 : L'Islamisme radical, Hachette.) est l’expression dont on a recours pour qualifier ces extrémismes musulmans.

Comme la suite de l’exposé nous le  montrera, tous ces islamismes, dans leur majorité, se présentent aujourd’hui comme une idéologie, un projet de société mêlant intimement les dimensions religieuse, sociale et politique.

Le fondamentalisme-intégriste islamiste présente cette singularité en ce qu’il est anti-occidental puisque c’est l’Occident dans sa décadence qui est source de perversion morale et donc un danger pour la pureté de la foi. Les islamistes accusent l’Occident de vouloir détruire les valeurs de l’Islam avec la complicité des gouvernements arabes.

B. Lewis, différencie les fondamentalistes musulmans de leurs homologues protestants « à qui ils doivent leur nom », en ce qu’ils ne « s’opposent pas un courant principal de l’islam sur des questions de théologie et d’interprétation des Écritures »,

« Leur critique est, au sens très large du terme, sociétale. Le monde musulman, à leurs yeux, s’est engagé sur une mauvaise voie. Ses dirigeants se disent musulmans, mais font semblant de pratiquer l’islam. En réalité, ce sont des apostats qui  ont abrogé la charia pour lui substituer des lois et des coutumes étrangères et infidèles. » (B. Lewis. 2003: L’Islam en crise. Éditions Gallimard-Nouveaux Horizons. Pp. 47- 48)

C’est là une vaine distinction. Car l’un comme l’autre, fondamentalisme protestant ou fondamentalisme musulman, procède de divergences doctrinales avant d’être des critiques de la société et des autorités cléricales.

Toutes les sectes protestantes affirment l'autorité de la Bible, l'unique source et la norme de leur enseignement; elles rejettent la position catholique reconnaissant l'autorité suprême du Pape pour tout ce qui concernait la morale et la foi.

Malgré cet accord général sur l'autorité de la Bible, les protestants sont en désaccord sur des questions d'interprétation et d'érudition bibliques. Les uns acceptent les résultats de la « critique supérieure » et de l'étude historico-critique de la Bible, développées au cours des XIXe et XXe siècles; ils nient l'authenticité de certains passages de la Bible ou en présentent une interprétation symbolique ou allégorique. Les autres, des protestants conservateurs tels que les fondamentalistes ou la plupart des évangélistes, insistent sur le caractère infaillible de la Bible non seulement quant aux problèmes de foi, mais aussi dans tous les domaines de l'histoire, de la géographie et de la science. Par ailleurs, certains parmi les protestants n'admettent que le jugement individuel pour résoudre les problèmes d'interprétation biblique, tandis que d'autres s'en remettent aux credo formulés par les Églises pour guider leurs membres.

En théologie musulmane,  on sait que les savants divergèrent au sujet de l'exégèse par autre chose que l’observance de la tradition. Certains soutinrent que nul n'a le droit d'interpréter (selon l'opinion et l'effort de réflexion, al-ijtihâd ) le moindre passage du Coran fut-il un savant homme de lettres connaissant la jurisprudence, la grammaire, les récits et les traditions ; que nul n'a le droit de dire autre chose que les narrations venant du Prophète  ou de ses Compagnons qui s'instruisirent auprès de lui et de leurs Successeurs à qui ils transmirent la connaissance.

Ces divergences surgirent  dès la fin du premier siècle de l'Hégire, à l'époque de l'Imam MUHAMMAD  al-Bâqir.

C’est dans ce contexte historique, que se constituèrent les différentes écoles selon leur méthode d’interprétation des enseignements du Prophète : l'École d' « al-Ray wa-l-Qiyas » (« l'Avis et l'Analogie ») qui pratiquait  l’« analogie » (« Qiyas ») l'École du « Naç » (« Texte »)  ou École d' « Ahl-ul-Bayt », s’appuyant sur l’observance stricte du « Texte », c’est-à-dire du Coran et de la  Sunnah (Cf. article : « Regard sur les écoles juridiques musulmanes » in E.S., n° 02).

Malgré la tentative d’harmonisation opérée vers la fin du IIIe  de l'Hégire par Mohammad al-Chafii, et l’adhésion des différentes écoles sunnites aux principes généraux qu’il posa, les « Sunnites » continuèrent de diverger sur certains points essentiels.

Ainsi, cinq « écoles de pensées » parmi les plus importantes survécurent jusqu'à nos jours : quatre « sunnites » et une « chiite ».

Le cas particulier du Wahhabisme illustre parfaitement l’analogie entre le fondamentalisme musulman et le fondamentalisme chrétien.

L'insistance sur Dieu comme objet exclusif de l'adoration conduit les Wahhabites à un respect littéral de sa parole, et surtout à la condamnation violente de tout ce qui peut être considéré comme « chirk », c'est-à-dire comme association de tout autre que Dieu dans l'adoration, notamment à travers l'intercession d'esprits, de saints ou de statues, d’images entre l'homme et son créateur.

Ils s'insurgent contre toute forme d'innovation ou de rationalisation, prônent le retour aux sources traditionnelles et se montrent hostiles au principe même de la théologie spéculative(« Kalam ») et du soufisme ésotérique : le Coran étant primordial et incréé, son interprétation doit être absolument littérale.

Tout ce qui apparaît dans l'islam après la génération du Prophète et de ses compagnons est classé au rang des innovations (« bida ») qui corrompent la foi.

C’est ainsi qu’ils s’en tiendront à l’application littérale des « hudûd » (sanctions): lapidation effective des femmes et des hommes adultères ou encore amputation de la main des voleurs, etc..

 La jurisprudence (« fiqh ») wahhabite en rejetant le principe sunnite fondamental du consensus (« ijma ») comme source juridique majeure diffère par conséquent de manière importante de celle des « Sunnites » et des « Chiites ».

Chez les « néo-Wahhabites » que l’on trouve en Iran, on assiste à une surenchère dans le rôle de l’État islamique. On cherche à constituer une communauté islamique rigoriste non pas en renforçant de l’intérieur ladite communauté, mais en confiant à l’État théocratique le rôle de l’application de la loi religieuse. Cette tendance cherche à instituer la prééminence du « Velayat Faghih » (la souveraineté du docteur de la loi islamique) au sein de la société.

A l’ancienne forme de méfiance vis-à-vis de l’État, que l’on trouve dans le Chiisme traditionnel, fait place une théocratie qui fait de l’État l’agent principal de l’organisation de la communauté islamique.

 

Quant au christianisme, le conflit Église-État, ne sera résolu temporairement en son sein qu’avec la paix d’Augsbourg (en 1555) entre les Réformateurs (Protestants) et les Conservateurs (Catholiques), selon le principe : « cujus regio , ejus religi » (« telle la religion du prince, telle celle du pays »),

Seuls les États pouvaient opter entre deux confessions, la liberté religieuse de l'individu n'étant pas reconnue.  À l'intérieur de chaque État, le sujet devait ainsi se rallier à la religion du prince ou du magistrat suprême

Ce fut une véritable reconnaissance l'établissement des princes comme primats de leur Église.

D’importants groupes de chrétiens comme ceux des  Anabaptistes parmi lesquels les Mennonites, qui restèrent opposés, au nom de la vraie foi, à la corrélation entre la religion et la géographie politique se virent marginaliser de la sorte.

Par conséquent le « fondamentalisme-intégriste » musulman à l’instar de son homologue protestant, ne visait pas seulement les mœurs du clergé et la gestion de la communauté. Il repose aussi sur des divergences doctrinales.

 

1.2. Du terrorisme

1.2.1. Terrorisme :  vérité en de ça de l’Occident, erreur au-delà.

La notion du terrorisme est liée au recours de la violence en dehors du cadre des guerres conventionnelles.

Le terme recouvre un « ensemble d'actes de violence (attentats, prises d'otages, etc.) commis par une organisation pour créer un climat d'insécurité, pour exercer un chantage en vue de la satisfaction de revendications, pour assouvir une haine à l'égard d'une communauté, d'un pays, d'un système (Le petit Larousse 2004).

Ainsi les groupes extrémistes musulmans sont caractérisés de terroristes.

Vladmir Poutine décrète que Aslan Makhadov est un « terroriste international », alors qu’il a été élu  avec 60% des voix lors d’un scrutin démocratique qui eut la caution des observateurs de l’OSCE et dont Moscou fut obligé de reconnaître la validité.

Lorsque des groupes islamistes assassinent des personnalités, posent des bombes, prennent des personnes en otage, toute l’opinion crie au terrorisme.

Mais lorsque Israël assassine froidement, quotidiennement, des enfants palestiniens, procède à des « assassinats ciblés » au su et au vu de la même opinion publique, les protestations, quand elles se manifestent, sont timorées.

Qu’est-ce donc, la politique répressive de l’Israël vis-à-vis du peuple palestinien, si ce n’est du terrorisme d’État ?

Lorsque l’Amérique, met des têtes à prix pour les chasseurs de primes, comme au bon vieux du temps du « Far West », la même bonne opinion ne trouve rien à redire.

Vladimir Poutine lui aussi a emboîté le pas de Georges W. Bush en mettant  10 millions de dollars pour la tête de Aslan Maskhadov.

Lorsque les Américains, après avoir criblé de balles les deux fils de Sadam Hussein, ont exposé cyniquement leurs corps afin que l’image puisse faire le tour du monde, aucune voix ne s’est élevée pour protester contre cette moralité de donner la mort avec orgueil, en passe de devenir une valeur universelle. Les films nous ont accoutumés à applaudir sans états d’âmes, l’extermination des Indiens sur leur territoire par des « cow-boys » venus de loin en conquistadors.

C’est ainsi que l’humanité a assisté au premier « génocide » d’un peuple entier par le pays qui se fait aujourd’hui passé pour la plus grande démocratie, donneur de leçons en matière de droits de l’homme.

Vladmir Poutine imitant encore G. W. Bush, après avoir fait abattre Maskhadov le 8 mars dernier par un commando du FSB (ex-KGB), fait exhiber son corps par la chaîne russe NTV comme un trophée de guerre.

Mais lorsqu’il s’agit de soldats américains victimes de la guerre en Irak, un « black out » est organisé autour de l’affaire. Les images tenues pour choquantes, sont interdites de diffusion.

Qu’est-ce qui est terrorisme, si ce n’est pas ce que fait Vladmir Poutine lorsqu’il massacre un quart de la population Tchétchène (soit 200 000 personnes)? N’et-ce pas là un cas de génocide flagrant et pour le moins, de crimes contre l’humanité ?

Le  qualificatif de « terrorisme » semble réserver aux seules organisations qui placées en position de faiblesse n’ont d’autres moyens que de recourir à la violence pour faire entendre leurs aspirations et faire aboutir leurs revendications.

Les mêmes actes posés par un pays, par un État

sont appréciés différemment, tantôt comme légitime défense, tantôt comme l’exercice du droit d’ingérence.

Comment caractériser l’attitude des États-unis qui, méprisant les décisions de l’ONU, entreprennent la recolonisation de l’Irak : utilisation légitime ou illégale de la force au nom de la raison du plus fort ?

Et ce sont les États-Unis, eux qui continuent d’occuper l’Irak de leur propre chef, sans avoir été mandatés par les Nations Unies, qui intiment à la Syrie d’évacuer le Liban que celle-ci a occupé « légalement », avec l’assentiment de la communauté des États arabes et de la Communauté internationale.

1.2.2. Légitimité et légalité en matière de terrorisme

Qui décide de la légitimité de l’utilisation de la violence ? Qui accorde le droit d’ingérence ?

C’est Max Weber qui, analysant la société, déclarait l’État seul dépositaire de la « violence légitime ».

Mais une société repose sur un contrat établi entre les membres qui la composent. Par ce contrat, le peuple se dépouille de ses droits pour les mettre entre les mains de l’État, afin que celui-ci les emploie pour la conservation de la société et de ses membres.

Or les nations dans le monde sont comparables à des individus au sein de la société.

Sur le plan international, dans les relations entre pays, entre États, entre peuples, sur quoi repose la légitimité ? Qui a autorité de juger des différends entre nations contendantes ?

Au sortir de la deuxième Guerre mondiale, les délégués de cinquante et une nations, toutes en guerre contre l’Axe (Berlin-Rome), se réunirent à San Francisco le 25 avril 1945, pour mettre au point de manière définitive les principes devant régir les relations entre les nations.

On a cru ainsi jeter les fondements de cette  légitimité. Le but de l’organisation était de « maintenir la paix et la sécurité internationales », de « développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité de droit des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes », de « réaliser la coopération internationale en résolvant les problèmes internationaux d’ordres économique, social, intellectuel ou humanitaire » et d’inciter au « respect des droits de l’Homme et des libertés fondamentales ».

Les nations s’engagèrent, entre autres obligations,  à régler les litiges internationaux par des moyens pacifiques, à s’abstenir d’avoir recours à l’intimidation ou à la force, à assister l’ONU dans les actions stipulées par la Charte et à agir conformément à ses principes.

Cette Charte fait suite à la  celle de l’Atlantique, signée le 14 août 1941 par Franklin Roosevelt, Président des États-Unis et Winston Churchill, Premier ministre de Grande-Bretagne.

L’ONU fit sienne les principes de la Charte de l’Atlantique dans sa Déclaration, signée le 1er janvier 1942 par les représentants des vingt-six nations alliées qui combattirent les puissances de l’Axe durant la Seconde Guerre mondiale.

La Charte de l’Atlantique stipulait entre autres :

 « Il ne doit plus y avoir sur la terre des peuples libres et des peuples esclaves. Plus de nations investies à jamais de droits souverains sur des pays arriérés. »

Elle proclamât expressément « le droit qu’a chaque peuple de choisir la forme de gouvernement sous laquelle il doit vivre »

Aujourd’hui, les puissances occidentales convaincues d’avoir la meilleure forme de gouvernement qui soit, veulent contraindre toutes les nations au libéralisme politique (la démocratie libérale) et économique (l’économie marchande capitaliste).

Mais selon leurs intérêts, les puissances occidentales préfèrent s’accommoder avec les tyrans et les dictateurs au pouvoir que de courir le risque de voir un authentique soulèvement populaire arriver au pouvoir.

Mieux, elles entravent l’expression de la majorité du peuple, pour se ranger aux côtés des dictatures.

C’est ce qui s’est passé en Algérie, quand la clique militaro-dictatoriale a confisqué la victoire du Front islamique du salut (FIS).

En 1992, le FIS s’est vu ravir la victoire aux élections législatives. Par la suite il a été purement et simplement dissout. Et tout cela avec l’approbation tacite de Paris, Washington  et d’autres capitales occidentales.

Lors de la Guerre du Golfe, les États-Unis étaient placés devant un dilemme : en renversant Sadam Hussein, on favoriserait l’avènement des forces populaires au pouvoir. Or, les États-Unis  avaient plus à craindre de ces dernières, pour la conservation de leurs intérêts pétroliers et stratégiques. Alors ils se résolurent à maintenir Sadam Hussein au pouvoir et s’en retournèrent, remettant leurs desseins à plus tard.

Tout dernièrement, saisissant la balle à rebond, du fait de l’indignation suscitée par l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Harriri au Liban, la France et les États-Unis, œuvrent à mettre en place un régime à leur dévotion. Mais les contre-manifestations pro-syriennes, dénotent que là encore ils font un mauvais calcul. Car le mouvement chiite avec le  Hezbollah et son leader Hassan Nasrallah, représente un courant fort au Liban dont il faudra tenir compte. Immanquablement on s’achemine vers un nouveau bourbier dans lequel les États-Unis ne manqueront pas de s’empêtrer.

L’argument qu’ils mettent en avant pour justifier cette politique de « deux poids, deux mesures », c’est, disent-ils, pour les forces islamistes, la démocratie est à sens unique. Elles ne se servent de la démocratie que pour parvenir au pouvoir, pour ensuite la mettre à l’encan. Avec de telles forces, les élections libres et honnêtes marquent l’aboutissement et non le début, d’un processus démocratique.

Et quoi donc ! Un peuple ne peut s’obliger envers lui-même ni s’imposer une loi qu’il ne puisse enfreindre. Il ne peut s’engager à dire que ce qu’il veut aujourd’hui sera identique à ce qu’il veut demain. Il ne peut se donner des chaînes pour l’avenir

« Quand elle le pourrait, écrivait Sieyès, une nation ne doit pas se mettre dans les entraves d’une forme positive.»

Une nation peut-elle s’engager, par un acte volontaire indépendant,  à ne plus vouloir à l’avenir que d’une manière déterminée ?

S’il se trouvait, faisait observer judicieusement J. J. Rousseau, un peuple au monde qui oserait promettre, que sa volonté sera toujours la même demain qu’aujourd’hui, que sa soumission sera totale et définitive, et qu’il obéira toujours quelques soit les circonstances, un tel peuple « se dissout par cet acte, il perd sa qualité de peuple ; à l’instant qu’il y a un maître, il n’y a plus de souverain, et dès lors le corps politique est détruit. ».

C’est cela même, l’exercice du « droit qu’a chaque peuple de choisir la forme de gouvernement sous laquelle il doit vivre », principe affirmé dans la charte des Nations unies.

Qu’il plaise au peuple algérien de vivre sous un régime islamique, c’est son droit le plus absolu, comme l’est pour les Américains de vivre sous le régime théocratique, qui ne dit pas son nom, de Georges W. Bush.

Locke, qui est un des plus grands théoriciens du libéralisme politique et même économique, et dont se réfère la plupart des idéologues occidentaux quand il s’agit de défendre le principe de la propriété privée, nous a appris que :

« Le peuple seul peut établir la forme de l’état, c’est-à-dire faire résider le pouvoir législatif dans les personnes qu’il lui plaît, et de la manière qu’il lui plaît. Et quand le peuple a dit, nous voulons être soumis aux lois de tels hommes, et de telle manière, aucune autre personne n’est en droit de proposer à ce peuple des lois à observer, puisqu’il n’est tenu de se conformer qu’aux règlements faits par ceux qu’il a choisis et autorisés pour cela. »

La légitimité (dans le domaine du droit constitutionnel et de la philosophie politique) est donc un attribut dont la possession est nécessaire pour justifier l'action de toute personne ou de tout groupe intervenant dans un espace réglementé auquel il a donné son adhésion.

Elle doit être distinguée de la légalité qui n'en constitue qu'un des éléments. Les deux peuvent parfois entrer en conflit.  Cela arrive dans les cas d'actions politiques menées en dehors du cadre institutionnel défini par la loi et qui cependant revendiquent une certaine légitimité parce que pouvant se justifier sur des valeurs que l’on estime imprescriptibles: recherche du bien public, respect de la légalité ou de la tradition, obéissance à la parole divine, désir de justice, attachement aux vérités scientifiques.

Relèvent de cette catégorie, les actions de désobéissance civile entraînant des rebellions qui peuvent déboucher sur le tyrannicide, des insurrections en vu de la révolution, des coups d’État et des actions terroristes.

Sous la France occupée, le régime de Vichy représentait la légalité. De Gaulle, Président du Comité français de libération nationale (CFLN). chef de la France libre, quant à lui, fondait sa résistance sur la légitimité qu’à un peuple de ne pas vouloir vivre sous le joug d’un occupant.

La résistance française, en entreprenant des actions de sabotages et même en orchestrant des assassinats contre les partisans nazis, fut déclarée terroriste par les occupants nazis et le gouvernement français à leur dévolution. 

On comprend donc, que dans la lutte pour mobiliser les opinions à leurs causes respectives, les acteurs en conflit cherchent toujours à s’octroyer l’exclusivité de la légitimité en délégitimant l’adversaire.

Le contenu que l’on donne à la légitimité d’une action est fonction du parti pris que l’on opère et ce de part les intérêts que l’on défend.

Or, il se trouve, le plus souvent, que ce sont les plus forts (ceux qui détiennent le pouvoir en société, et ceux qui dominent le monde par leur position de puissance) qui décident de ce qui est légitime et de ce qui est illégitime.

La reconnaissance de forces en « désobéissance contre la légalité » par l’opinion publique internationale dépend de la nature du conflit et des valeurs dominantes. C’est ainsi qu’à notre époque on condamnera des insurgés qui s'en prennent à un État « démocratique », ou des insurgés faisant usage de leur droit à pouvoir choisir librement la forme de leur gouvernement.

A la suite de Lock, J. J. Rousseau ( qui n’est pas en odeur de sainteté auprès des défenseurs des démocraties occidentales d’aujourd’hui) ne s’exprimait pas autrement :

« en tout état de cause, écrivait-il, un peuple est toujours maître de changer ses lois, même les meilleures ; car, s’il lui plaît de se faire mal à lui-même, qui est-ce qui a droit de l’en empêcher ? » (Du contrat Social,  L.II, CH. XII )

Chaque peuple mérite le gouvernement qu’il a.

Si les puissances occidentales s’occupaient de gérer leurs propres affaires, et de cesser de s’immiscer dans celles des pays non civilisés (c’est-à-dire qui ont une civilisation différente de la leur), chacun se portera mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Mais, Hélas, la poursuite d’intérêts égoïstes, surtout de nature économique, les amène à vouloir faire d’autres peuples, des peuples esclaves sur lesquels elles pensent être investies de droits souverains.

 

1.2.3. Le terrorisme  à des origines lointaines

On nous dépeint très souvent la violence comme inhérente à l’Islam.

Hegel, la conscience lumineuse et longtemps dominante de l’Occident libéral, en avait déjà donné le ton, lorsqu’il affirmait que  l’Islam prédisposait  à l’enthousiasme pour un abstrait, pour une idée abstraite qui nie le concret ; ce qui entraîne le fanatisme, qui selon lui,  conduit à se comporter à l’égard du concret « en dévastateur et en destructeur ».

Le principe du mahométisme, il le caractérisait comme étant la « religion et la terreur », comme celui de la Révolution française, fut la « liberté et la terreur».

Mais, il nous faut le faire observer, la violence n’est pas propre au « mahométisme ». Dès les débuts de la Réforme (pour ne pas nous égarer en cherchant à aller plus loin dans le passé du christianisme, surtout depuis que César s’y était converti en se faisant le pilier de sa diffusion), le luthérianisme en portait la marque.

Qu’on se contente seulement de rappeler qu’à l’époque de l’insurrection générale connue sous l’appellation de la « Guerre des paysans » (1524-1526), insurrection qui fut étouffée dans le sang, Luther n’était pas encore un pacifiste. Il préconisait la voie de la violence si cela s’avérait nécessaire.

Parlant des prêtres romains, c’est en ces termes qu’il s’exprimait :

« Si le déchaînement de leur furie devait continuer, il me semble qu’il n’y aurait certes meilleur moyen et remède pour le faire cesser que de voir les rois et les princes intervenir par la violence, attaquer cette engeance néfaste qui empoisonne le monde et mettre fin à leur entreprise par les armes et non par la parole. De même que nous châtions les voleurs par la corde, les assassins par l’épée, les hérétiques par le feu, pourquoi n’attaquons-nous pas plutôt ces néfastes professeurs de ruine, les papes, les cardinaux, les évêques, et toute la horde de la Sodome romaine, avec toutes les armes dont nous disposons et ne lavons-nous pas nos mains dans leur sang ? »

 

Quant à l’anabaptiste Münzer, ainsi nommé parce que considéré comme hérétique,   Il appelait, dans ces prêches, le peuple à la lutte armée contre les prêtres romains. Ci-dessous, un échantillon de son prêche:

 

« Le Christ ne dit-il pas : je ne suis pas venu vous apporter la paix, mais l’épée ? Mais qu’allez-vous [princes saxons] en faire ? L’employer à supprimer et à anéantir les méchants qui font obstacle à l’Évangile, si vous voulez être de bons serviteurs de Dieu. Le Christ a très solennellement ordonné (Saint Luc : 19, 27) : saisissez-vous de mes ennemis et étranglez-les devant mes yeux… Ne nous objectez pas ces fades niaiseries que la puissance de Dieu le fera sans le secours de votre épée ; autrement elle pourra se rouiller dans le fourreau. Car ceux qui sont opposés à la révélation de Dieu, il faut les exterminer sans merci, de même qu’Ezéchias, Cyrus, Josias, Daniel et Élie ont exterminé les prêtres de Ball. Il n’est pas possible autrement de faire revenir l’Église chrétienne à son origine. Il faut arracher les mauvaises herbes des vignes de Dieu à l’époque de la récolte. Dieu a dit (Moïse : 5, 7) : « Vous ne devez pas avoir pitié des idolâtres. Détruisez leurs autels, brisez leurs images et brûlez-les, afin que mon courroux ne s’abatte sur vous ! » »

Martin Luther, lorsqu’il était toujours un rebelle, partageait les idées de Münzer. Mais il s’en démarqua lorsqu’il rejeta le recours de la violence pour préconiser la résistance passive.

Intransigeant plus que jamais, Münzer soutint, Nouveau Testament à l’appui,  qu’il fallait tuer les souverains impies, surtout les prêtres et les moines qui travestissaient les enseignements de la Bible. Si les princes s’y refusaient, ils agiraient contre les ordonnances de Dieu.

Ce sont les seigneurs qui prêchent aux pauvres le commandement : « Tu ne voleras pas ! ». Mais eux-mêmes s’emparent de tout ce qui tombe entre leurs mains. Ils trompent et exploitent le peuple. Et lorsqu’un pauvre prend quoi que ce soit, il est pendu, avec la bénédiction des doctes personnes.

Et il conclut :

« Si vous me dites, à cause de cela que je suis rebelle, eh bien soit, je suis un rebelle ! »

Lorsque la « Guerre des paysans »  éclata, principalement dans les régions où les princes et la noblesse étaient catholiques, Luther joua d’abord à la médiation. Tout en attaquant l’Empereur et la hiérarchie cléricale, les accusant d’être les vrais responsables de l’insurrection par leurs exactions, il condamna la révolte comme contraire aux préceptes de l’Évangile et exhorta les deux parties ennemies à conclure la paix.

Mais l’insurrection continua de gagner tout le pays, s’étendant même à des régions sous contrôle des princes luthériens.

Contre l’insurrection triomphante, bourgeois et princes derrière Luther, noblesse et clergé derrière le Pape et l’Empereur, s’unirent dans une « sacro-sainte alliance ».

« Il faut, s’écria Luther,  les mettre en pièces, les étrangler, les égorger, en secret et publiquement, comme on abat des chiens enragés ! C’est pourquoi, mes chers seigneurs, égorgez-les, abattez-les, étranglez-les, libérez ici, sauvez-là ! Si vous tombez dans la lutte, vous n’aurez jamais  de mort plus sainte ! [….].

Le sage dit : Cibu, onus et virgam asino [Nourriture, fardeau et fouet]. Les paysans ont de la paille d’avoine dans la tête ; ils n’entendent point les paroles de Dieu, ils sont stupides ; c’est pourquoi il faut leur faire entendre le fouet, l’arquebuse ; cela leur fera du bien. Prions pour eux qu’ils obéissent. Sinon, pas de pitié ! Faites parler les arquebuses, sinon ce sera bien pis. » (Lettre de Luther à Johan Rühel du 30 mai 1525)

A force de braquer l’opinion contre le terrorisme islamique on a fini par donner l’impression que c’est avec la montée de l’islamisme que le monde découvre pour la première fois le terrorisme.

Or, le terrorisme est un phénomène historiquement itératif, commun à toutes les sociétés et à toutes les cultures.

Le monde a connu, à travers l’histoire divers types de terrorisme : au sein des États, comme à dimension internationale.

(....)

Pour nous en tenir rien qu’au terrorisme islamique, il faut dire qu’il a des sources lointaines.

·  Les « Assassins »

Anciennement déjà, la terreur était pratiquée, dans certaines cultures tribales par des sociétés secrètes qui ne parvenaient à se maintenir que de cette manière. Ainsi, au XIIe siècle apr. J.-C., les Assassins organisaient des campagnes terroristes contre les musulmans sunnites.

Les « Assassins » constituaient une secte islamique de rite chiite qui se développa en Iran du XIIe au XIIIe siècle.

Le chiisme, implanté très fortement dans la sphère perse où il correspondait, plus que la tradition sunnite, aux religions antérieures, était aussi un moyen de s'opposer à l'autorité arabe sunnite. Du IXe au XIe siècle, le Chiisme subit de très rudes persécutions qui entraînèrent son émiettement en différentes sectes, dont les assassins, issus de la tradition ismaïlienne, furent la plus redoutée.

On les appelait les « Hashishia » (d'où assassins), terme qui renvoie à des pratiques ésotériques de consommation du haschich.

Eux-mêmes s'appelaient les nizarites (partisans de Nizar). Leur doctrine aurait été énoncée par Hassan ben Sabah, le « Vieux de la Montagne », mort en 1124.

(...).

Entre le XIe  et le XIIIe siècle, le terme de fedayin désignait les membres de la secte des Assassins,

« Fedayin », pluriel de « fedaï », signifie « celui qui se sacrifie ».

Le terme « fedayin » dans son emploi récent, désigne les combattants palestiniens qui constituent le bras armé du Mouvement national palestinien. On les retrouve au sein de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) dont la principale composante est l’al-Fatah.

Contrairement aux sunnites, les « Assassins » prônaient un messianisme reposant sur la légende de l'« imam caché », Ali, dernier descendant du Prophète et mystérieusement disparu.

Les oppresseurs étant les Arabes abbassides de Bagdad, les assassins constituèrent une véritable zone échappant au contrôle du calife abbasside et organisèrent des raids sur les villes de l'Iran dans le cadre d'une djihad, qui contribua à fragiliser le califat abbasside.

La secte des assassins fut éliminée par les Mongols : Hulagu, petit-fils de Gengis Khan, mena contre eux une campagne rapide et décisive en 1256 avant de faire converger trois armées sur Bagdad, qui fut prise après un an de siège.

·  Les frères musulmans

Frères musulmans (en arabe, « Ikhwan al-Muslimun »), mouvement politico-religieux islamiste fondé en mars 1927 en Égypte par un instituteur, Hassan al-Banna, qui façonna l’organisation et la dirigea jusqu’à sa mort en 1949. Ce fut à Ismaïlia, la ville du canal de Suez, symbole de la mainmise britannique sur le pays, qu’il rassembla ses premiers compagnons. Le développement de l’organisation fut très rapide dans toute l’Égypte.

Dès 1930, l’ossature idéologique des Frères musulmans était fixée, s’appuyant sur les théologiens musulmans du Moyen Âge tel al-Ghazali, et des contemporains comme le théologien pakistanais Mawdudi (mort en 1979). La doctrine, définie par al-Banna, apparaît comme une revitalisation d’un islam mis en danger par la colonisation occidentale, l’éventuelle laïcisation de la société et la montée des partis nationalistes arabes comme le Wafd de Saad Zaghlul Pacha, qui détenait alors le pouvoir en Égypte.

Cette réaffirmation de la spécificité de l’islam s’appuyait sur la tradition : la religion contient la forme du gouvernement. Le programme des Frères musulmans allait se développer autour de cet axe fondamental qui impliquait de la part de ses membres le respect des cinq piliers de l’islam, ainsi que la nécessité de lutter contre l’occupant britannique et l’influence occidentale. Enfin, la question de la Palestine, terre d’islam, fut, à partir de 1936, l’autre moteur du développement des Frères.

Ils s’implantèrent dans beaucoup de pays arabes.

En Égypte,  sous Nasser, les « Frères musulmans » rentrèrent en clandestinité suite à la répression qui s’abattit sur eux (cinq de leurs dirigeants furent exécutés, au moins vingt mille d’entre eux arrêtés et détenus sans jugement). Ils ne firent leur réapparition au grand jour que sous Sadate.

Au Soudan, ils furent dès 1944, le fer de lance contre l’occupation britannique.

Sous le couvert du parti le « National islamic front » (NIF), les « Frères musulmans » poussèrent à l’adoption des lois islamiques de septembre 1983, proclamèrent l’Islam religion d’État et la charia source du droit. Ces mesures entraîneront le Soudan dans la guerre civile avec le clivage entre musulmans du Nord, d’une part, chrétiens et « animistes » du Sud, d’autre part.

En Syrie, les « Frères musulmans » se manifestèrent en 1930, à travers l’organisation

« Les Shabab Muhammad » («Jeunesses de Muhammad ») qui eut une forte implantation au sein de la population. Ils se présentaient comme les défenseurs de la communauté sunnite(70 p. 100 de la population)  face aux autres confessions minoritaires (les alaouites, les chiites) et le Baas (parti progressiste laïcisant du Président Hafez al-Assad) qui accaparèrent le pouvoir.

Dans cette confrontation l’organisation entra dans la clandestinité complète dans laquelle elle se trouve toujours.

Entre 1979 et 1982, une guerre civile meurtrière opposa les Frères au parti Baas et à l’armée syrienne. Celle-ci n’y alla pas de main morte et massacra en 1981 une partie de la population de Hama qui connu, en février 1982, un nouveau bombardement.

Les « Frères musulmans », rayonnant à partir de leur foyer historique, l’Égypte, ont essayé d’influencer sur les orientations politiques des États dans tous les pays du Proche-Orient. Mais, c’est seulement au Soudan qu’ils parvinrent à exercer le pouvoir.

 Conçu comme une idéologie et comme une religion, l’idéal des Frères musulmans est un modèle sociopolitique offert en alternative au modèle idéologique occidental. En ce sens, la tentative d’al-Banna d’un retour à l’islam en tant que modèle d’organisation sociale a posé les jalons de la contestation actuelle des États arabes par les nouveaux mouvements islamistes, que ce soit au Maghreb ou au Proche-Orient.

 (...)

 

2.Ben Laden et G. W. Bush : une guerre entre deux fondamentalismes

 

2.1. Civilisation et barbarie

Déjà en 1993, le professeur américain Samuel Huntington formulait l’idée du « choc des civilisations ». Il écrivait à ce propos :

 « Mon hypothèse, est que dans le monde nouveau, les conflits n’auront pas essentiellement pour origine l’idéologie ou l’économie. Les grandes causes de divisions de l’humanité et les principales sources de conflits seront culturelles. Les États-nations continueront à jouer le premier rôle dans les affaires internationales, mais les principaux conflits politiques mondiaux mettront aux prises des nations et des groupes appartenant à des civilisations différentes. Le choc des civilisations dominera la politique mondiale. »

Dans les médias aux États-Unis, l’islamophobie fait des choux gras.

C’est ainsi que les livres de Ann Coulter, l’une des plus populaires commentatrices de la droite américaine, sont des best-sellers.

Quelques lignes directrices des idées qu’elles développent dans ses livres et ses émissions radio-télévisées :

« Quand nous combattions le communisme, O.-K., ils avaient des meurtriers de masse et des goulags, mais ils étaient blancs et sains d’esprit. Maintenant, nous sommes en guerre contre de vrais sauvages. »

Et elle précise :

« Nous subissons les attaques de musulmans sauvages et fanatiques depuis vingt ans. Ce n’est pas Al-Qaida qui a pris nos otages en Iran. Ce n’est pas Al-Qaida qui a mis une bombe dans une discothèque de Berlin-Ouest, ce qui a amené Ronald Reagan à bombarder la Libye. »
Mais la Libye n’est pas islamiste...
« Vous pouvez avancer cet argument, mais je continue à voir des musulmans tuant des gens» (The independant, Londres 16 août 2004)

 

Quant à M. Silvio Berlusconi, le président du Conseil italien, il déclarait le 26 septembre 2001,

« Nous devrions être conscients de la supériorité de notre civilisation (...), un système de valeurs qui a apporté à tous les pays qui l’ont adopté une large prospérité qui garantit le respect des droits de l’homme et des libertés religieuses. »

Le président du Conseil italien a estimé qu’en raison de la « supériorité des valeurs occidentales », celles-ci allaient « conquérir de nouveaux peuples », précisant que cela « s’était déjà produit avec le monde communiste et une partie du monde islamique, mais que, malheureusement, une partie de ce dernier est restée mille quatre cents ans en arrière  » (Le Monde diplomatique du 28 septembre 2001) .

 

 

L’allure qu’on a imprimée à la guerre internationale contre le terrorisme islamiste, malgré que l’on s’en défende (et ce, surtout du côte des Occidentaux), incline à  croire à une guerre de civilisation.

C’en est en effet une, dans la mesure où cette guerre a été déclenchée dans le contexte de la mondialisation, où les États-Unis en tête des puissances occidentales tentent d’imposer, leur mode de production, de consommation, de pensée et leur genre de vie, en somme leur civilisation, notion souvent opposée à celle de culture qui est l’« ensemble des formes acquises de comportements dans les sociétés humaines » (Marcel Mauss).

La culture est à la civilisation, ce que l’âme est au corps.

L’on ne peut contester et l’on ne devrait pas contester la supériorité de la civilisation occidentale (par son « progrès » matériel :avancée scientifique et technique) sur toutes les autres  qui en donnent la preuve en y adhérant de façon unanime.

 

Claude Lévi-Strauss écrivait à propos de la supériorité de la civilisation occidentale :

«Loin de rester enfermées en elles-mêmes, toutes les civilisations reconnaissent, l’une après l’autre, la supériorité de l‘une d’entre elles, qui est la civilisation occidentale. Ne voyons-nous pas le monde entier lui emprunter progressivement ses techniques, son genre de vie, ses distractions et jusqu'à ses vêtements ? Comme Diogène prouvait le mouvement en marchant, c'est la marche même des cultures humaines qui, depuis les vastes masses de l'Asie jusqu'aux tribus perdues dans la jungle brésilienne ou africaine, prouve, par une adhésion unanime sans précédent dans l'histoire, qu'une des formes de la civilisation humaine est supérieure à toutes les autres : ce que les pays «insuffisamment développés» reprochent aux autres dans les assemblées internationales n'est pas de les occidentaliser, mais de ne pas leur donner assez vite les moyens de s'occidentaliser» (Claude Lévi-Strauss. 1987 : Race et histoire. Édition Denoël - Collection Folio / Essais. Réédition, pp. 51-52).

 

Les peuples appartenant à d’autres aires de civilisation ne rejettent pas en blocs les valeurs de la civilisation occidentale.

Bien au contraire ce qu’ils reprochent, comme l’a si bien souligné Lévi-Strauss, « n'est pas de les occidentaliser, mais de ne pas leur donner assez vite les moyens de s'occidentaliser» (Claude Lévi-Strauss : Ibid.).

En son temps, Aimé Césaire faisait la même observation, à propos du rapport entre colonisateurs et colonisés :

 « A preuve qu’à l’heure actuelle, ce sont les indigènes d’Afrique ou d’Asie qui réclament des écoles et que c’est l’Europe colonisatrice qui en refuse ;  que c’est l’homme africain qui demande des ports et des routes, que c’est l’Europe colonisatrice qui, à ce sujet, lésine : que c’est le colonisé qui veut aller de l’avant, que c’est le colonisateur qui retient en arrière»  (Aimé Césaire. 1955 : Discours sur le colonialisme. Présence Africaine réédition, p. 23).

Il ne faut pas confondre civilisation et culture. Car sous le rapport de la culture aucune société n’est supérieure à une autre.

Il faut toutefois relever comme l’avait souligné Claude Lévi-Strauss que cette adhésion, n'est pas aussi spontanée que l'on le croit.  Elle résulte moins d'une décision libre que d'une absence de choix. Cette adhésion devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations.

Concomitamment à l’universalisation de la civilisation occidentale, on assiste au développement d’un mouvement opposé qui vise le maintien et même l'accentuation des particularismes nationaux.

« L'humanité, écrit Claude Lévi-Strauss, est constamment aux prises avec deux processus contradictoires dont l'un tend à instaurer l'unification, tandis que l'autre vise à maintenir ou à rétablir la diversification. » (Claude Lévi-Strauss: op. cit., p. 84).

 

Il faut laisser à chaque peuple le rythme de venir à l’universalisation avec ses spécificités, c’est-à-dire sa culture. Les tentatives pour contraindre les peuples à adopter le modèle politique et économique occidental ne peuvent que susciter des attitudes contraires.

Il faut accepter la différence des races, la différence de leur culture.

Comme l’avait souligné, le militant Pisley Kalsaka Seme, précurseur de la « Renaissance » africaine dont Thabo MBéki se fait aujourd’hui le porte-parole,  il ne faut pas comparer les races à partir d’un principe quelconque d’égalité :

« dans tout ce que la nature a créé, l’égalité, si l’on entend par là, l’identité, est une chimère ! Cherchez dans l’univers ! Vous n’y trouverez pas deux unités identiques....

La nature a doté chacun d’une individualité particulière, chacun est une invention exclusive...

Les races de l’humanité sont composées d’individus libres et uniques. Toutes tentatives de les comparer sur la base du principe d’égalité sera toujours, au bout du compte, vouée à l’échec. Chacun est soi.....

Je vous demanderais de ne pas comparer l’Afrique à l’Europe, ou à n’importe quel autre continent. Non pas par peur que, ne soutenant pas la comparaison, l’Afrique s’en trouve humiliée, mais pour la raison que j’ai déjà mentionnée — une unité de critère est impossible ! » (Discours sur la « régénération de l’Afrique » à l’Université de Columbia le 5 avril 1906, cité par Nkruhmah dans son discours lors de la clôture des travaux du premier Congrès international des africanistes à Accra) 

 

C’est ce que ne prennent pas en copte les grandes déclarations des droits de l'homme, et la volonté d’instituer un seul modèle de gouvernement conforme à celui de l’Occident  à tous les pays du monde. Elles oublient que l’homme ne réalise pas sa nature dans une humanité abstraite, mais dans un environnement socio-culturel.

De l’aveu même d’un des conseillers de G. W. Bush sur les problèmes du Moyen-Orient, Bernard Lewis :

« Les chrétiens et les musulmans partagent un même triomphalisme. Contrairement aux adeptes des autres religions, y compris le judaïsme, ils sont convaincus d’être les seuls heureux récipiendaires du message ultime et définitif de Dieu et qu’il est de leur devoir de le faire connaître au reste de l’humanité. Comparées à celles, plus lointaines, d’Extrême-Orient, les trois religions moyen-orientales — le judaïsme, le christianisme et l’islam – sont étroitement apparentées, au point de donner l’impression d’être des variantes d’une seule et même tradition religieuse. » (B. Lewis. 2003 : L’Islam en crise. Éditions Gallimard-Nouveaux Horizons, pp. 30-31)

Dans la  mesure où les deux religions entendent sur la base de leurs systèmes de croyances organiser la société et le monde, le refus et le rejet de modalités d’existence devient une confrontation de civilisation alimenté par les croyances religieuses.

La civilisation occidentale c’est la civilisation judéo-chrétienne.

 

<<... c'est dans la mesure même où l'on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l'on s'identifie le plus complètement avec celles qu'on essaye de nier. En refusant l'humanité à ceux qui apparaissent comme les plus «sauvages» ou «barbares» de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie>> (Claude Lévi-Strauss : op. cit., p.22).
 


20/01/2015
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