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13e thèse : L’utopie d’une troisième voie possible

 

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§.1. Thème ancien, nouveaux discours

    Pour un développement  véritable de l’Afrique, il est en effet nécessaire de se tourner vers nos communautés rurales, pour définir une vie économique moderne qui ne soit pas une reproduction de celle de l’Occident industrialisé.

   Cette vie économique moderne que prônent les uns et les autres, qu’elle ait pour nom capitalisme ou socialisme, prend partout une physionomie concrète, spécifique, tenant compte des caractéristiques historiques et géographiques du milieu.

   C’est ainsi que le capitalisme du XVIIIe siècle est différent du capitalisme à l’entrée du troisième millénaire, que le capitalisme japonais et le capitalisme américain sont bâtis sur des fondements culturels tout à fait différents.

   Le Japon a entrepris la destruction préalable de ses structures traditionnelles incompatibles avec le progrès, pour frayer la voie à l’essor de la vie économique moderne. Mais il a gardé ses valeurs permanentes.

   Et il ne viendrait jamais à l’idée de personne que le  fait que les Japonais aient su préserver leurs valeurs culturelles permanentes (ces « invariants psychologiques et culturels »)  les a amenés à définir leur système comme « une troisième voie » reposant sur un principe de fonctionnement autre que celui du capitalisme.

   De même, bien que le socialisme chinois (inspiré par la pensée Mao Tse Toung) soit différent du socialisme soviétique, les chinois n’ont jamais prétendu inventer une « troisième voie ».

   Partout, les principes du capitalisme et du socialisme ont reçu une application particulière qui tient compte des caractéristiques culturelles propres à chaque peuple.

   Si le capitalisme en Afrique  n’arrive pas à se donner une physionomie propre, la faute n’est pas à imputer au capitalisme mais aux Africains. Il en est de même du socialisme, dont les adaptations s’assimilent plutôt aux tentatives de recherche d’une troisième voie qu’à l’application des principes fondamentaux du socialisme.   

   Il n’est donc point besoin d’une troisième voie pour une renaissance africaine à une vie économique et sociale moderne.

   La civilisation occidentale (basée sur la connaissance scientifique, les technologies modernes) est en passe de devenir la civilisation universelle. Chaque peuple s’y rallie avec sa culture propre. C’est ce qui fait la diversité enrichissante de notre humanité.

 

   Hors mis la « Troisième théorie universelle » de Moamar Kadhafi (que nous critiquerons en temps opportun), les diverses doctrines d’une « troisième voie » sont encore dans les langes du cerveau de leur concepteur et ne sont pas prêtes de recevoir un début de réalisation.

   Et c’est le lieu de faire observer, que le « socialisme africain » (dont Senghor et Nyerere sont les meilleurs représentants), la voie de l’« authenticité africaine » (inaugurée par Ngarta Tombalbaye au Tchad, enrichie par Mobutu et que Eyadema a voulu imiter, ont devancé sur le terrain de la recherche d’une « troisième voie », les nouveaux doctrinaires.     

   Toutes les tentatives opérées, jusqu’à nos jours, pour, à partir de nos communautés rurales, inventer autre chose qui ne soit ni le libéralisme économique, ni le collectivisme socialiste, et qui se voulaient être une « troisième voie », ont été dans la pratique du pur libéralisme économique sous un verbiage socialisant ou d’authenticité.

   Partout, le vernis socialiste ou d’authenticité a fini par s’estomper pour laisser apparaître la mise en œuvre implacable des principes du capitalisme avec ses inégalités sociales et l’exploitation de l’homme par l’homme.

   Les doctrines actuelles d’une troisième voie se ramènent à de nouveaux discours brodés autour d’un thème ancien. Mais comme les discours anciens, les nouveaux discours sont voués au même destin, c’est-à-dire à n’être que des utopies tragiques, sinon comiques.

   On a dit que les grands évènements de l’histoire se répètent toujours deux fois : la première fois comme tragédie, et la seconde comme farce.

   Et les pâles copies d’expériences non réussies ne peuvent séduire que des jeunes lycéens, faisant leurs premiers pas en politique.

   Les partisans d’une troisième voie sont dans une position inconfortable, assis entre deux chaises et il ne peut y avoir deux façons de s’en sortir. Tenant le socialisme révolutionnaire, celui de Marx et de Lénine, en horreur plus que tout, ils l’éviteront comme la peste et iront tout simplement s’asseoir sur la chaise des libéraux, après maints égarements.

   Les inventeurs d’une « troisième voie » veulent faire la prouesse de solutionner les problèmes nés de notre société actuelle capitaliste, en recourant aux remèdes des temps héroïques (ancestraux).

 

§.2. Troisième voie : un cul-de-sac

 

   Les auteurs d’une troisième voie, surtout dans notre pays, pensent leur système à partir d’une référence morale et non en fonction des possibilités offertes par le cours du développement.

   Leurs condamnations du capitalisme et du socialisme ne procèdent pas d’une analyse objective du cours réel du développement des sociétés.

   Toutes les tentatives visant à arrêter la décommunautarisation de nos sociétés sont vaines ; car tant que subsistera le pouvoir de l’argent et la force du capital il est impossible de supprimer l’inégalité et l’exploitation.

   A y voir de près, ces tentatives se ramènent toutes à la sauvegarde de la petite économie « égalitaire », de la petite exploitation en régime capitaliste. Or, la petite production marchande régénère constamment et de façon spontanée le capitalisme.

   Par production marchande, on entend une organisation de l’économie sociale où les produits sont l’œuvre de producteurs individuels, isolés, chacun se spécialisant dans la confection de quelque produit déterminé, de sorte que, pour satisfaire aux besoins sociaux, il faut qu’il y ait vente et achat de produits (qui de ce fait deviennent marchandises) sur le marché.

   Par capitalisme, on entend le stade du développement de la production marchande où deviennent marchandises non seulement les produits du travail humain, mais aussi la force de travail de l’homme elle-même.

Ainsi deux facteurs sont-ils importants dans le développement historique du capitalisme :

   1° - la transformation de l’économie naturelle des producteurs immédiats en économie marchande ;

     2° - la transformation de l’économie marchande en économie capitaliste.

Tous les inventeurs de système autre que le capitalisme doivent montrer que leur système ne repose pas sur l’économie marchande. Car comment vouloir, dans le contexte d’aujourd’hui, une économie marchande sans capitalisme ?

   La production marchande a été précédée par l’économie naturelle et le collectivisme primitif. Les contradictions qui se sont faites jour à l’intérieur des communes primitives ont eu pour cause l’isolement de ces collectivités et l’impossibilité d’appliquer le principe communiste aux relations entre communes. Ces relations ont entraîné le développement de l’échange : les produits du travail collectif sont devenus des marchandises et ont exercé une influence dissolvante sur l’organisation interne de la commune même.

    C’est l’étape de la décomposition du collectivisme primitif qui est connue sous le nom de commune agraire ou rurale qui se caractérise par le fait que des cultivateurs isolés y travaillent une terre collective. Cette contradiction entraîne le développement de la propriété privée.

    La contradiction de la commune réside dans le caractère individuel de la production  et le caractère collectif de l’appropriation du principal moyen de production, la terre.

La contradiction de la société capitaliste, elle, réside dans le caractère social de la production et l’appropriation individuelle des principaux moyens de production et des produits.

    Dans le cadre de la production marchande, le produit est le maître du producteur ; il lui impose ses lois. Or, les lois de la production marchande sont telles qu’elles contribuent surtout au développement du capitalisme et des tendances capitalistes, mais jamais des tendances collectivistes.

   Qui dit échange, dit marchandise; qui défend la marchandise, admet toutes les contradictions inhérentes à la marchandise. Et le terme logique de la progression de la production marchande, c’est le capitalisme. La production marchande se développe seulement dans une société où les moyens de production, et, par suite, les produits constituent la propriété privée du producteur ; à défaut de cette condition, aucune division du travail ne suffirait à la faire apparaître. La production marchande se présente donc comme une conséquence du développement de la propriété privée. La monnaie, qu’engendre naturellement l’échange des marchandises, suppose la propriété privée.

   Or « l’argent appelle l’argent »,« notamment en ce sens que les moyens de production et la matière à transformer qu’on achète grâce à lui constituent déjà une valeur d’échange, l’équivalent de la somme déboursée pour se les procurer, et qui pourra de nouveau être transformé en argent au gré de l’acquéreur. Les objets achetés par tel ou tel individu constitueront donc sa propriété privée. Telle est l’irréfutable logique de l’économie monétaire. Et cette logique entre en lutte avec les traditions de la possession communautaire du sol»

    Comment concevoir un échange sans monnaie, un échange direct de produit à produit ? Selon quelles normes s’effectuerait-il ?

    Et comment faire face aux multiples besoins qui ne peuvent être satisfaits par l’échange direct, sinon l’achat ?

    Parallèlement à l’échange direct, va donc se poursuivre le vieil échange contre la monnaie. Or la production marchande entraînera une régression de l’égalité relative. Les organisations symétriques d’échange mises sur pied se dissoudront.

    Nos « fabricants de système-maison » nous proposent la forme coopérative de production sans la suppression du profit patronal, mais  avec la participation de tous les travailleurs au capital et donc l’intéressement de tous au profit.

   Or, pour organiser une économie sans patrons, où tout le monde est patron, il faut d’abord supprimer l’échange marchand qui assure la circulation des produits et le remplacer par une organisation de type communiste où la régulation de la production sera assurée par les producteurs directs eux-mêmes. Pour ce faire, les moyens de production doivent être aux mains, non de particuliers mais de la société. Autrement dit, il faut substituer à la forme d’appropriation privée, la forme collective. Ce qui suppose la fusion des processus de production isolés, infimes et parcellaires des petits producteurs en un seul processus de production sociale. En un mot il faudra œuvrer exactement dans le sens du capitalisme. Il faudra s’acquitter de la mission du capitalisme.

   Car l’élimination des petits producteurs, la transformation des moyens de production individuels en moyens de production socialement concentrés, la fusion des propriétés parcellaires en propriété colossale de quelques-uns, c’est le mécanisme même du développement du capitalisme.

    Et d’un !

 

   Seule la grande industrie, en développant au maximum les contradictions du capitalisme, développe dans ses gigantesques forces productives elles-mêmes, les moyens de résoudre aussi ses conflits.

   Les populistes, affirment ne pas prendre appui sur le capitalisme. Comment entendent-ils agir ? On l’ignore. Ils ne font même pas allusion à la suppression de l’économie marchande : leur grand idéal n’arrive pas sans doute pas à  sortir du cadre de  ce système de production sociale existant.

   Ensuite, pour supprimer le profit patronal, il faudra bien exproprier les patrons, dont les profits proviennent du fait qu’ils ont monopolisés les moyens de production. On ne peut exproprier ces possédants que par une action révolutionnaire. On ne peut espérer qu’ils se rallieront de gaîté de cœur à leur expropriation.

   Or nos populistes n’envisagent aucune lutte, quelle qu’elle soit et ne comptent que sur des décisions administratives pour réaliser leur projet.

   Ils pensent pouvoir suppléer à l’absence de patrons par des mesures comme « l’actionnariat populaire », en promouvant la petite bourgeoisie « populaire ». Cet « actionnariat populaire », on pourrait l’appeler « démocratisation de la possession des actions » ou  une « démocratisation du capital ».

   Cette démocratisation n’aboutira qu’à l’accentuation du rôle et de l’importance de la petite production. Elle n’est en réalité qu’un moyen d’accroître la puissance de l’oligarchie financière.

   L’expérience montre qu’il suffit de posséder 40% des actions pour gérer les affaires d’une société anonyme, car un certain nombre de petits actionnaires disséminés n’ont pratiquement aucune possibilité de participer aux assemblées générales.

   Toutes les coopératives possibles et imaginables ne seront que de vains palliatifs tant qu’on ne se sera pas attaqué, au préalable, à la base de l’économie capitaliste : l’échange marchand et l’argent.

   Ce qui caractérise toutes les doctrines populistes de ce type, c’est-à-dire, toutes les doctrines au service du petit producteur possédant (tout le monde devenant propriétaire, personne ne pourrait être grand possédant), c’est d’élaborer des plans de réforme qui laissent intacte la production marchande.

   Une fois que l’on aura institué un « État populaire » reposant sur « un capitalisme populaire », l’inégalité  refera son apparition, anéantissant  (réduisant à néant) tous les effets des réformes qui auront été entreprises.

   Le « capitalisme populaire » ne touchera pas au capital commercial, encore moins au capital industriel. Affaiblir ne veut pas dire détruire.

   Un tel « capitalisme populaire » n’a rien contre le principe même du capital. Il admet parfaitement la possibilité du profit pour l’initiative privée. Un État reposant sur un tel système ne pourra pas lutter contre les capitaux du gros entrepreneur, et ne s’aviserait pas de mettre un terme à l’exploitation patronale en général. Et c’est là un facteur de décomposition de l’égalité relative qui sera instituée sous le « capitalisme populaire ».

   Il renferme en soi, les facteurs de sa décomposition, vers les formes privées du capitalisme.

   Les auteurs d’une telle rêverie espèrent faire du bien au peuple en affaiblissant la bourgeoisie, ou en soustrayant au domaine de l’exploitation tel ou tel moyen de production en particulier. S’ils nourrissent un tel espoir, c’est que le peuple qui les intéresse se réduit à la petite bourgeoisie (au petit possédant), laquelle a tout à gagner à l’affaiblissement de la grande.

   En fait il s’agit d’un grand idéal en paroles et, en fait, un libéralisme banal.

   Et de deux !

 

    En outre, il existe une différence essentielle entre l’entraide et la coopération. La première est un lien de travail qui repose sur la consanguinité. Elle prévaut dans des sociétés lignagères (claniques) en tant que facteur de cohésion.

   La seconde est fondée sur une communauté d’intérêt entre des personnes dans une société différenciée fondée sur un contrat, au sein de laquelle l’individualisme l’emporte sur le communautarisme. Elle cesse dès lors que les intérêts divergent.

   De nombreuses expériences de développement ont prouvé que les paysans de nos villages passent difficilement de l’esprit communautaire propre à la famille lignagère (clanique) à l’esprit collectiviste des coopératives. Ils considèrent la coopérative comme un « être impersonnel » et ne prennent pas soin des moyens de production mis à leur disposition pour une exploitation collective.

    Et de trois !

 

   Il faudra à nos inventeurs d’une « troisième voie» établir clairement en quoi, leur tiers système diffère et du capitalisme et du socialisme.

   Jusqu’à présent ils se sont contentés d’établir la différence entre les systèmes en se basant sur les valeurs culturelles, morales  et psychologiques.

   Les populistes s’imaginent que nier la propriété privée de la terre, c’est nier le capitalisme. C’est faux. Nier la propriété privée de la terre, c’est exprimer les exigences du plus pur développement capitaliste.

   Les populistes de tous les cieux et de tous les temps font de la petite production une organisation sociale, une forme de production, qu’ils opposent au capitalisme, au « capitalisme privé » et en ce qui concerne nos populistes nationaux, au « capitalisme d’État ».

   Cette opposition isole artificiellement et à tort une forme de l’économie marchande (le grand capital industriel) en le condamnant, tout en idéalisant utopiquement une autre forme de cette même économie marchande (la petite production).

   Ce faisant ils oublient un détail : à savoir que la petite exploitation est placée en réalité dans les conditions de la production marchande.

   Le « capitalisme populaire » n’est autre chose que ces mêmes rapports de production capitalistes, quoique dans un état de développement incomplet, embryonnaire.

   Ils s’imaginent pouvoir changer une chose en modifiant le nom. Ce n’est pas en accouplant de mille manières le mot capitalisme avec divers qualificatifs que l’on fera avancer le problème d’un saut de puce.

   Le capital, c’est un certain rapport entre les hommes, rapport qui reste identique quel que soit le degré de développement des catégories à comparer.

   Qu’est-ce qui fait la spécificité du « capitalisme populaire », pourquoi s’oppose-t-il au capitalisme tout court.

    Et de quatre !

 

   Enfin et en conclusion, les différentes théories d’une « troisième voie » aboutissent à un cul-de-sac.

   A la différence des théoriciens du socialisme scientifique qui sont partis de l’état réel de la société capitaliste pour envisager l’avenir des germes dont elle était grosse, les théoriciens africains d’une troisième voie, quant à eux se réfèrent aux décombres d’institutions appartenant au passé pour créer une société autre par transplantation d’organes morts.

 

   La vision historique de l’évolution de l’humanité doit amener à considérer que la société moderne est un mal, mais un mal nécessaire. L’homme y est dépravé et malheureux parce que l’état social l’a rendu tel, mais on ne peut retourner à la situation idyllique des premières sociétés. Le problème qui se pose est donc : comment modifier cet état social pour que le malheur de l’homme soit un moindre malheur ? Comment organiser la société pour que la bonté naturelle de l’homme puisse s’exprimer ?

   Les plans des doctrinaires d’une troisième voie,  sont donnés pour facilement réalisables, précisément parce qu’ils méconnaissent les intérêts réels.

   Faire de tout le monde un propriétaire, toute la doctrine du populisme se trouve là. Ce vœu bien intentionné est irréalisable, parce que en contradiction flagrante  avec les luttes d’intérêts de l’économie marchande surtout capitaliste.

   La conscience que ces vœux et ces aspirations ne correspondent pas aux conditions  réelles et à leur évolution  engendre naturellement chez les populistes le désir de démontrer qu’ « il n’est pas trop tard » pour « revenir en arrière », et ainsi de suite. Ils cherchent à s’appuyer sur le fait que les contradictions du régime actuel ne sont pas encore très développées, que le pays est encore arriéré.

    Le meilleur moyen d’établir que de telles doctrines n’ont aucune prise sur la réalité eût été de confier à leurs auteurs les destinées du pays, n’était la conscience que de semblables expériences seraient funestes.

 

 

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25/10/2011
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